Alain DAMASIO, Vallée du silicium

Éditions du Seuil, collection « Albertine », publié en avril 2024

328 pages

Alain Damasio a été invité en pionnier à la Villa Albertine à San Francisco en avril 2022. Il a multiplié les rencontres et visites, nourrissant des chroniques percutantes et la fiction qu’il a imaginé ensuite présentée en fin de volume. Observateur lucide et impartial, il écrit : « Rien de ce qui touche à la langue et à la culture anglaise et américaine ne vibre en moi sans la présence constante, excentrique et passionnée de ma mère et de ma sœur, bilingues accomplies et total english lovers. » Auteur de plusieurs succès considérables de science fiction, dont La horde du contrevent et Les furtifs, il était tout indiqué pour réellement décrypter (mot couramment galvaudé mais que je pense exact ici) les bouleversements en cours issus de cette Tech qui dicte sa loi à des milliards d’humains et imaginer ce qu’il peut en coûter au devenir de l’humanité.

Il est expliqué sur un des rabats de la belle couverture :« Les livres de la collection Albertine ont tous en commun d’être des textes d’exploration littéraire, intime ou sociale, du monde contemporain. Ils sont publiés en partenariat avec la Villa Albertine, qui orchestre plus de 50 résidences par an sur l’ensemble du territoire des États-Unis. Avec des antennes réparties dans dix villes à travers le pays, elle œuvre à la diffusion de la culture et de la langue françaises outre-Atlantique. La Villa Albertine est un établissement culturel de l’Ambassade de France aux États-Unis fondé en 2021. »

Description d’un livre original et important :

La vallée du silicium est abordée par la non fiction (mais diablement littéraire et poétique chez Damasio…) avec sept chroniques écrites au fil des rencontres. Puis une nouvelle de science-fiction particulièrement glaçante, intitulée « Lavée du silicium ».

1/ On entre dans le livre par la Mecque de l’informatique, le siège d’Apple, cercle parfait d’un kilomètre et demi de circonférence, avec son parc, sa mare, ses vignes et sa forêt au milieu. Plus de deux milliards de « fidèles » et une capitalisation boursière d’un montant équivalent au PIB annuel du Canada ou de l’Italie, du Brésil ou de la Russie.

2/ La ville aux voitures vides : le sous-titre est explicite : « Sur la voiture comme allégorie d’une époque, nos autonomies déléguées et la loi du moindre effort ». Illusion de pouvoir, de faire faire à l’appli plutôt que faire soit même alors que souvent nous faisons le boulot à leur place. Passionnant !

3/ La ligne de coupe des corps : on ne conserve que le spéculaire (ce qui réfléchit la lumière comme un miroir) et l’auditif soit la mise en contact sans se toucher. S’en suit un passage parfait sur la création de frontières qu’il décrit comme l’autre nom de la peur.

« Une frontière est faite de grillages barbelés à l’espoir d’une sécurité impossible. Un jour, on comprendra peut-être qu’il n’existe pas de formule sociopolitique pour être tranquille d’avance. Une société qui espère cette sérénité se suicide comme société libre. »

4/ Love me Tenderloin. À San Francisco, à deux blocs du siège de Twitter (l’auteur refuse de l’appeler X…), se trouve le quartier le plus pauvre de la ville, Tenderloin, dévasté par la drogue dont le fentanyl (inconnu en France… cinquante fois plus puissant que l’héroïne). La colère et la révolte couvent sous l’analyse précise d’une situation incompréhensible. 78 milliardaires ultrariches à la Silicon Valley dont une imposition minimale permettrait une tout autre gestion. Ce qui manque c’est le lien, ce lien qui se délite et renvoie chacun à sa condition. La Tech repousse l’altérité, la neutralise et la contrôle.

5/ Le problème à quatre corps. Notre corps devenu cible, étudié, exploité, utilisé… Critique d’un stoïcisme réinterprété à la sauce nihiliste. L’auteur parle autant technique que philosophie, citant Spinoza, Nietzsche, Ivan Illich, Deleuze.

6/ Portrait du programmateur en artiste. À rebours de l’autonomie supposée et redoutée des robots est montrée la possibilité d’utiliser la technologie pour contrer ce qu’une technologie pervertie rend possible. En fait rien de si nouveau malgré le fait que ces éléments sont évités dans le débat : les lois, le collectif peut primer sur la machine et tout est affaire de volonté, cette volonté que les géants de la Tech veulent briser afin d’asservir. Reste à imaginer une technologie au service de l’humain, démocratique, qualitative et écologique plutôt que quantitative.

7/ Pouvoir ou puissance. Alain Damasio n’hésite pas à utiliser le terme d’emprise. C’est fort et malheureusement très juste. Que font les États pour desserrer cette mainmise, la vision du monde de 80 % de mâles asiatiques ou européens?

« A ces biais sexistes, sociaux et raciaux, se superpose un libertarisme féroce, qui couple individualisme de compétition et capitalisme total, quand ils ne les expliquent pas. »

La liste des méfaits de ces entreprises est évidente, l’évasion fiscale scandaleuse aboutissant à faire payer le prix fort à nos services publics. L’auteur s’amuse à noter qu’il existe une multitudes d’applications, pour toutes sortent de tâches, mais curieusement aucune pour nettoyer la pollution mondiale, réduire les inégalités, aménager les centres villes et campagnes… Nous sommes nombreux avec lui à nous inquiéter de l’information « … torrentielle, boueuse et fausse qui emportera toute possibilité de penser juste ».

Une étude complète où se mélange fascination pour les cerveaux capables de telles prouesses (ils sont issus du monde entier…), et effroi aussi des dérives du monde qui s’inventent à partir de quelques géants de la technologie fabriquant notre emprisonnement.

Aucun avis demandé aux populations. La dictature par l’écran est présentée sous une fausse ouverture, « …coolitude factice sous les atours d’une complicité d’étudiant. » Aucune transparence de la part des GAFAM alors que la notre est exigée, absolue et constante. Et pourtant des pistes sont avancées par l’auteur, des exemples sont donnés de mise en communication directes des gens, de victoires quand on prend le temps d’écouter et de construire avec les habitants, de laisser la main et fournir un peu de moyens. « Croire en leur autonomie. » Rappel du rêve de chacun constitué au fond d’amitié et d’amour.

Le style est là. C’est d’une écriture presque aussi riche qu’un programme informatique élaboré… les fulgurances jubilatoires en plus. L’auteur utilise les anglicismes, invente et joue avec les mots « Hackeur vaillant, rien d’impossible », utilise des termes techniques rares, joue des métaphores en virtuose. Au bord du vide, prenant tous les risques. Cet auteur à l’écriture ciselée, ne semble pas avoir de limite, privilège d’un auteur majeur de la SF ?

« Je désembue mon cerveau somnolent, je me secoue, je voudrais être effilé comme une lame pour découper chaque seconde, chaque choc. »

Les aphorismes percutants relancent la lecture, créent des décalages où la pensée se faufile :

« Mon guide du jour est Fred Turner, que je me figure comme un prête défroqué de la religion digitale. »

Cerise sur le gâteau, il a l’idée bizarre et en fin de compte géniale d’inverser les codes, les pluriels neutres étant féminisés pour une chronique sur deux. Ce qui lui fait commencer un paragraphe par un très décapant : « Nous autres Européennes… » Il s’explique sur ce point dans une note en fin de volume : cela fait quatre siècles que le masculin vaut aussi pour le féminin caché derrière, cette inversion crée un trouble stimulant, une remise en cause des normes dans le texte lui-même.

J’ai aimé le côté facétieux de Damasio dans ce mélange de sciences, de sociologie et d’imaginaire débridé qui nous aide à saisir les enjeux. Ce pourrait être fastidieux sous une autre plume mais l’analyse humaniste et la poésie d’Alain Damasio sont en mesure d’embarquer les lecteurs qui feront le voyage avec lui.

« en connectant tout avec tout, la toile grandit, certes, elle s’élargit et s’épaissit prodigieusement. Mais la question pertinente ne serait-elle pas : quelle est la taille de l’araignée ? Quelle mygale monstrueuse est-on en train d’enfanter, et de nourrir de nos petits actes d’insectes ? »

Je n’oublierai pas le choc ressenti lors du passage d’Alain Damasio à la grande librairie du mois d’avril 2024 où j’ai su immédiatement qu’un livre important venait d’être publié, qu’il me fallait le lire au plus vite.

L’avez-vous lu ? Avez-vous envie de le lire ?

Notes avis Bibliofeel juillet 2024, Alain Damasio, Vallée du silicium

9 commentaires sur “Alain DAMASIO, Vallée du silicium

    1. Non c’est tout à fait lisible, je me suis souvent régalé de cette lecture, aussi bien pour la langue que pour le propos… Un peu plus compliqué pour la courte fiction finale pour moi, lue rapidement… J’ai découvert La horde du contrevent en BD, beaucoup plus simple…

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  1. Vous me donnez envie de le lire, d’autant que j’ai déjà beaucoup entendu parler d’Alain Damasio sans l’avoir jamais lu, du moins pas encore. Ce livre a l’air précieux, effectivement. Merci.

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