Mirinae LEE, Les 8 vies d’une mangeuse de terre


Traduit de l’anglais (Corée du Sud) par Lou Gonse

Éditions Phébus, publié en septembre 2025

320 pages

Je n’ai pas hésité à répondre positivement quand Babelio m’a proposé ce roman dans le cadre d’une opération masse critique. Le titre m’a tout de suite attiré ainsi que la couverture représentant une jeune coréenne en habit traditionnel (en robe hanbok), face au miroir avec le visage et la chevelure inversés dans la partie du haut au dessus du titre. Un livre reste pour moi d’abord un bel objet qu’on a envie de prendre dans ses mains avant de l’ouvrir et découvrir le contenu.

Le prologue est direct, exotique et réellement accrocheur. Une femme employée au « Soleil couchant », une maison de retraite en Corée du sud, passionnée de lecture, propose à la directrice d’aider les résidents qui le souhaitent à écrire leur nécrologie. Elle leur demande de choisir trois mots capables de les définir et de définir au mieux leur vie. Dans le quartier où la moitié des résidents sont atteints par la maladie d’Alzheimer, elle rencontre Mook Miran, une presque centenaire, qui accepte de répondre à ses questions, mais pas avec trois mots, avec huit qu’elle énonce ainsi : « Esclave. Reine de l’évasion. Meurtrière. Terroriste. Espionne. Amante. Et mère. » Il en manque un, le huitième, à chercher dans la longue et belle conclusion du roman, dernière étape d’une vie incroyable sortie de l’oubli par l’écriture.

Ensuite les chapitres se succèdent sans ordre chronologique et sans préciser à priori les personnages évoqués. La forme du récit est originale. C’est un livre qui demande de la concentration et de la patience au début et qui pourrait rebuter certains lecteurs. Ce serait dommage car rares sont les romans qui permettent de traverser l’histoire des deux Corées. On passe de la cinquième vie en 1961 à la première en 1938, de la troisième en 1950 à la deuxième en 1942, de la quatrième en 1955 à la sixième en 2005. Ensuite changement de rythme, c’est la confession d’un pseudo-pasteur lié à Mihee, la fille de Mme Mook, puis on termine avec la huitième vie qui s’écrit avec Mihee et la narratrice devenue confidente-autrice. La matière est riche, complexe et il faut lire sans trop d’interruptions pour retrouver les personnages principaux : la famille de Mme Mook et ensuite sa fille dans des époques différentes. A chaque vie ou presque une identité différente car il s’agit de survivre face à la terrible histoire de ce pays déchiré que ce soit par l’occupation japonaise, la guerre du pacifique et les « Yankees », ou par la guerre civile (« Mon esprit juvénile avait secrètement ri de la stupidité des hommes, de cette absurde ironie de qualifier de civil ce qui est fratricide, et souvent bien plus brutal qu’une guerre ordinaire. ») et ensuite la dictature communiste.

L’autrice a su maintenir cette trame historique très lourde à une juste distance. On reste en permanence au niveau des personnages qui ont connu des périodes extrêmement périlleuses toute leur vie, affrontant la faim, la guerre, la violence, les dégâts causés par l’alcool chez les soldats et dans les familles. Quelques portraits forts dégagent une humanité bienvenue au milieu du chaos. On ne s’ennuie jamais avec toutes ces péripéties, entre les identités changeantes. Mook Miran est une femme aux multiples vies, née japonaise, ayant été nord-coréenne une bonne partie de son existence, et ensuite Sud-Coréenne en fin de vie. J’ai beaucoup aimé que l’autrice ait recours à la curieuse attirance de Mme Mook pour la terre (elle est géophage, elle mange de la terre à plusieurs périodes de sa vie). C’est une réalité que je découvre et cela constitue ici une métaphore puissante de l’attachement au lieu de naissance ou de vie.

« Les gens disent que l’on est ce que l’on mange. Mme Mook avait goûté et avalé la terre des endroits où elle était allée. Ainsi, non seulement elle avait vécu plusieurs vies, mais elle avait aussi été de nombreux lieux. »

Mirinae Lee est une vraie conteuse et quand j’ai accepté de la suivre dans son récit (celui de Mook) plus rien n’a pu m’arrêter dans la lecture, terminée en quelques jours. En refermant le livre j’ai pensé au plaisir éprouvé à la lecture de Paul Auster, un conteur que j’affectionne particulièrement. Elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a réussi comme son personnage à fuir la Corée du Nord. Elle évite de tomber dans une diabolisation qui aurait été pesante, son personnage et sa famille ayant vécu l’enfer sous toutes les occupations, quelles qu’elles soient. Avec elle on peut aborder sérieusement une histoire de la Corée sans être seulement fasciné par l’alliance de modernité et de tradition liées à la Corée du Sud. Les thèmes développés de belle manière sont universels, que ce soit les tactiques de survies dans la guerre, l’oppression ou la vieillesse et son lot de vérités et de mensonges, ce qui restera ensuite pour les générations futures. Le récit reste très asiatique par certains côtés, très cru concernant le corps et la violence mais tourné vers la vie à chaque moment avec ce qu’il faut de belle écriture pour donner du sens et du poids aux mots. Les doutes du début de lecture sont très loin et je reste sous le charme de ce personnage illuminant des pages inoubliables (la vierge fantôme, la solidarité des femmes, la délicatesse du mari de Yongmal). C’est un roman puissant, à découvrir absolument à la rentrée. Ses défauts sont aussi sa force, son aspect éclaté ne peut pas mieux montrer un pays lui même éclaté, colonisé de multiples fois, martyrisé (les femmes par dessus tout) par les uns et les autres.

Mirinae Lee est née et a grandi en Corée du Sud. Elle vit aujourd’hui à Hong Kong. Les 8 vies d’une mangeuse de terre, traduit dans une dizaine de langues, est son premier roman. Plusieurs chapitres ont d’abord été publiés dans des revues littéraires américaines sous la forme de nouvelles. C’est le cas pour « Vierge fantôme sur la frontière nord-coréenne », pour « Quand j’ai arrêté de manger de la terre », pour « Conteuse » et aussi « Mettez le feu ». « Pour un grain de beauté ». Je remercie vivement Babelio et les éditions Phébus pour m’avoir permis de découvrir ce livre en avant-première.

Autres citations :

« Mook Miran était dotée d’un physique étrange, et d’un nom de famille qui l’était tout autant […] Ses longs cheveux frisés, uniformément blancs, flottaient en halo autour de son visage. Ses membres étaient longs et fins, comme ceux des crabes des neiges. Sous la lumière fluorescente, j’avais l’impression de pouvoir lire son corps comme une carte. Des veines apparaissaient sous sa peau translucide, tels des sentiers de montagne enchevêtrés, la plupart mauves et bleu pâle. La lumière blanche dessinait des ombres en forme de papillon sous ses pommettes hautes. »

« Les mots ne sont pas seulement des mots, ma chérie. Ils sont bien plus que de simples outils pour faire comprendre une intention. Les mots eux-mêmes peuvent affecter notre façon de penser et, grâce à eux, on peut influencer la façon dont les autres pensent. Ce n’est jamais à sens unique. »

« J’aimais flâner dans le jardin de cosmos, même après la disparition des fleurs. J’aimais être dehors au soleil, loin de l’odeur de javel et d’urine séchée qui imprégnait chaque recoin de la maison de retraite. De plus, le soleil avait un pouvoir magique : parfois, le désespoir qui se tenait béant à mes pieds la nuit paraissait trop chétif pour me contrarier à la lumière du jour. »

« Maman était une femme raffinée : intelligente, belle, soignée et aimante. Pourtant, elle dut payer cher son unique travers : un excès de compassion. Je supposais que c’était la raison pour laquelle elle était restée mariée à un ivrogne obtus comme père : tout cela à cause du jeong – ce sentiment tordu d’attachement, cette pitié superflue. »

« Elle avait couru sans s’arrêter, me serrant contre sa poitrine, de Geumpari à Moonsan, soit environ douze kilomètres sur un sentier de montagne sinueux et accidenté, que redoutaient les robustes camions militaires américains. Les villageois dirent que c’était le fantôme en elle qui avait voulu démontrer sa force. Quant à moi, je la considérais comme une divinité déguisée dans un corps fébrile. »

Notes avis Bibliofeel, août 2025, Mirinae Lee, Les 8 vies d’une mangeuse de terre

6 commentaires sur “Mirinae LEE, Les 8 vies d’une mangeuse de terre

    1. Bravo pour ta curiosité de lecteur attentif au monde ( j’avais bien remarqué !). Et un grand merci pour ton retour sympathique et drôle (je ne suis aucunement géophage, laissant la terre aux plantes et aux arbres qui en raffolent). Ton commentaire va me motiver pour écrire plus régulièrement des chroniques sur les livres lus, nombreux cet été, surtout ceux que j’ai aimés.

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  1. Bonjour Alain. Très bel article qui m’a donné envie de découvrir ce livre. L’histoire de ce pays est passionnante et en même temps chargée . Tous les personnages, bien réels dans la vraie vie doivent porter ce fardeau. Il reste cependant la beauté, l’âme et la poésie de ces femmes si fascinantes. L’autrice révèle à travers tes extraits choisis une écriture qui m’attire . Reste à dépasser l’organisation de ce roman qui semble traduire le chaos de toute cette histoire traversée.🙏

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    1. Bonjour Alan. Merci de t’être intéressé à ma petite chronique d’après vacances… J’ai toujours aimé la littérature japonaise et je suis heureux de découvrir depuis peu la littérature coréenne à travers le grand Hwang Sok-yong, aussi Han Kang et maintenant cette Mirinae Lee talentueuse. L’histoire du Japon et de la Corée est fait d’attirances et de répulsions, d’échanges et de violences inouïes attisées par des intérêts étrangers. Combien de temps faudra-t-il pour réparer toute cette histoire tourmentée ? Commencer par la connaissance du passé, de cette souffrance et des espoirs de multiples générations est peut-être un bon début…

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