Éditions Belfond noir, publié en novembre 2025
400 pages

Stéphanie Artarit commence souvent ses chapitres par des citations, reliant son polar à la grande chaîne de sens héritée de ceux qui ont éclairé le parcours de l’homme sur la terre. Elle convoque dans ses citations Montaigne « Les Essais », les légendes, Tim Willock « La mort selon Turner », Vladimir Arseniev « Dersou Ouzala » ,Marguerite Yoursenar, Boris Cyrulnik, Machiavel… et S.A., l’autrice signant la toute première entrée du roman : « Le loup sait qu’il est un prédateur, La biche sait qu’elle est une proie. Seul l’homme peut choisir d’appartenir à l’une ou l’autre de ces catégories. ». Cela nous fait beaucoup de références en commun pour ce polar de très (très) haute volée dans lequel je me suis plongé avec passion.
Noël Rivière est le propriétaire d’un zoo familial. C’est un taiseux, un solitaire dont la vie va être bouleversée lorsqu’il rencontre Bambi, une adolescente livrée à elle-même, qui s’introduit chaque jour dans le parc pour échapper à la misère de son quotidien et à la violence de Martin, son frère aîné. Touché par cette gamine farouche, il décide de lui offrir un emploi, de l’aider, de la protéger. Un bonheur fragile semble se construire petit à petit mais le danger rôde. Un monstre attend son heure – est-il un fauve, est-il un homme ? –, qui peut tout ravager. Le suspens, l’émotion, la surprise submergent les pages. Un livre qu’on ne lâche plus jusqu’à la dernière page.
L’autrice nous embarque dans un monde obscur, celui où il n’existe pas de loi, où les rapports de force s’imposent. Noël Rivière tout comme Martin Rapaz sont des personnages qui ont leurs raisons pour ne pas être assujettis aux lois de la société. L’un et l’autre ont eu une enfance difficile, catastrophique pour Martin, qui a perdu toute empathie, éprouvant du plaisir à faire souffrir pour soumettre à sa volonté tout son entourage… Noël Rivière a hérité du zoo tenu auparavant par son père. Il y a trouvé un refuge, se plongeant dans l’observation du monde animal, étudiant ses lois propres.
Roman âpre, haletant qui n’est pas sans rappeler l’extraordinaire Tim Willock, La mort selon Turner. Je rêvais de me plonger dans une nouvelle histoire de cette envergure. Voilà, avec ce deuxième roman de Stéphanie Artarit, c’est fait ! Willock nous donnait des cours d’anatomie, Stéphanie nous donne des cours d’éthologie, de comportement des animaux, leurs cris, leur alimentation et c’est passionnant ! Le récit est addictif, haletant et s’il comporte des pages glaçantes de violences, j’y ai trouvé quantité de passages d’une douceur réparatrice. La mécanique du scénario est parfaite : bon équilibre, bon dosage ! L’écriture nous embarque dans les ombres de la vie, dans l’intériorité des animaux, de ce qu’ils peuvent penser des humains, privilège ici des gorilles et du tigre et surtout d’Adam, le chimpanzé solitaire (vous avez remarqué, l’autrice a l’art de choisir des noms qui font sens).
« Lui revint en mémoire le souvenir du cirque et de son dresseur. La peur de la brûlure et des coups de fouets qui cinglaient à ses oreilles pour le faire passer en force dans le brasier du cerceau. Il rugit pour chasser le trauma et, sans quitter des yeux l’homme qui crachait de la fumée par la bouche et par le nez, s’allongea aux côtés de sa femelle recouverte d’or, passa un coup de langue voluptueux sur sa tête imprégnée d’épices. »
Les animaux ne sont pas qu’un cadre pour l’intrigue, ils ont une vraie et belle présence dans des pages où la poésie affleure merveilleusement.
« Les hurlements des loups, les hululements des chouettes, tous les frémissements et les palpitations de vie, becs qui claquent, groins qui fouillent, museaux qui lèchent, mâchoires qui broient, les insectes frissonnants, les gémissements lascifs des fauves, les hoquets des batraciens, les clapotis des caïmans réveillèrent en lui une vieille inquiétude, inscrite dans les gènes humains, celle d’un temps ancien où Sapiens et bêtes ne s’étaient pas encore partagé le monde et où les nuits étaient encore pour les hommes synonymes de danger et de mort. »
Le début du roman est prometteur et un peu angoissant tout de même, c’est le but recherché. La question d’une fin à la hauteur est vite posée. Et là aussi la trivialité de certaines scènes se mue en références culturelles étonnantes. Nouvelles références aux écrivains fameux. Victor Hugo, Gabriel Garcia Marquez et même Arthur Rimbaud rivalisent de concert pour tenter de tirer le psychopathe (et tous les hommes de la terre) du mal tel qu’il est ancré dans le réel (je ne dévoile rien des fils qui les amènent mais ceux-ci sont particulièrement habiles). Là aussi pas de manichéisme, on évite l’insupportable « nature de l’homme ». Les agissements de chacun sont déterminés par leur passé, l’enfance surtout, l’autrice n’est pas psy pour rien… Le mal existe, le mal absolu aussi mais il n’est pas réparti partout de la même façon. Et au final si vengeance il y a, celle-ci n’est pas de même nature que la violence du crime commis. Le roman est encore relancé vers la dernière partie avec un enquêteur au portrait original. Il se nomme Elie Baer et il a été le premier homme issu du monde gitan à entrer dans la police. Il fait le lien entre la marginalité et l’intégration dans une loi commune.

Ancienne journaliste et psychanalyste, Stéphanie Artarit s’est lancée dans l’écriture avec L’Argent, tout le temps paru en 2023. Ce deuxième roman, On ne mange pas les cannibales, a reçu le Grand Prix du Festival Sans Nom et le Prix ensemble pour l’Imaginaire. Déjà beaucoup de prix pour une si courte existence ! Et il est dans la sélection du Prix des Lecteurs * du festival « Quais du polar » 2026, évènement majeur de la scène littéraire internationale à Lyon, Prix dont j’ai le privilège d’être juré. Autant dire qu’on en reparlera…
Autres citations :
« Un homme en civil était en train d‘inspecter ses étagères quand Rivière passa la porte. Ses vêtements dégageaient une odeur de tabac froid et de café bon marché. Petit et gras, les cheveux rabattus sur une calvitie mal dissimulée, l’inspecteur fit volte-face. Il leva ses yeux sur le grand bonhomme qui, lui, baissa les siens. Rivière n’aimait pas rester debout dans ce genre de situations. Il savait que la loi et ses représentants aimaient se placer au-dessus de tout et que sa grande taille empêchait chez l’autre ce sentiment de domination, qu’il contrebalançait alors par un surplus d’agressivité. Les animaux ne se risquent pas à ce genre de comportement. Le plus faible physiquement se soumettait volontiers. Les hommes, eux, avaient mis en place des systèmes plus sophistiqués dans les jeux de pouvoir. »
« Il embraya, passa la première et quitta le parking. Aller de l’avant , il ne connaissait que ça. Il s’engagea sur la route qui séparait le petit monde sauvage d’un bois. Vu du ciel, le ruban d’asphalte goudronnée devait ressembler à une grosse cicatrice dans la peau verte de la forêt. Le zoo y était adossé : connivence fortuite de deux territoires intermédiaires entre le monde des hommes et celui des bêtes. »
Notes avis Bibliofeel, janvier 2026, Stéphanie Artarit, On ne mange pas les cannibales
* Le Festival international du polar de Lyon, appelé Quais du Polar, est une manifestation dédiée au genre policier (roman policier et film policier) qui se déroule à Lyon. Le Prix des lecteurs « Quais du Polar » est décerné par un jury de 14 personnes composé du président du jury, de 5 lectrices et 5 lecteurs sélectionnés par appel à candidature, du lauréat de la précédente édition et des représentants de l’association et du partenaire de l’édition. Il récompense le polar francophone de l’année, parmi les six romans préalablement choisis par les librairies et Bibliothèques municipales partenaires du festival. La remise du Prix a lieu pendant le festival en présence des auteurs.

Voilà des citations à méditer ! Je vais songer longtemps grâce à votre article… Comme toujours ! Et redécouvrir Lyon, où j’ai vécu très longtemps, à travers vos comptes-rendus de lecture est une idée qui me plaît infiniment car je voyagerai à travers vos ressentis tellement culturels et musicaux.
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Merci pour votre fidélité et votre enthousiasme ! Je vous souhaite une bonne année 2026
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Merci beaucoup. Que 2026 vous offre la réalisation de tous vos souhaits et rêves… et puis des lectures qui vous ravissent de contentement, rêverie et découverte de pans culturels nouveaux ainsi que… « de la musique avant toute chose », comme dirait Paul !
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vous me donnez vraiment envie de la découvrir, cette autrice, et merci pour cet article très complet.
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Merci beaucoup ! C’est le genre de retour qui rend ma journée plus lumineuse. Il me reste trois romans à lire pour le Prix des Lecteurs « Quais du polar » mais celui-ci est en bonne place. J’espère avoir ton avis sur ce livre là… Bonne lecture !
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Coucou. 😀 tout d’abord, je tiens à te souhaiter une très belle année. 🤩 et sinon, voilà plusieurs chroniques que je lis et qui me donnent envie de découvrir ce roman. La tienne m’a définitivement convaincue. Merci pour cet avis très complet.
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Merci pour le petit message sympa. Bonne année à toi également, avec plein de bons polars… Celui-là est vraiment une réussite si on est à la recherche de quelque chose alliant le fond et la forme. Il multiplie les références sans ralentir le rythme… Je vais guetter l’avis de mavoixauchapitre 😀
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