Louise MEY, 34 m²

Éditions du Masque, publié en mars 2025

144 pages

 » Il tend la main, son avant-bras glisse sur la surface de la table, il pose ses doigts autour du poignet de Juliette, à la jonction entre l’os et la main, et il tord. Il sourit, et il tord ; il tord très fort. »

Ce roman est inclus dans la pré-sélection pour le Prix des Lecteurs« Quais du Polar» de Lyon dont je suis juré. Intrigue réduite, peu de personnages, scène réduite à un appartement minuscule de 34 m²… Un véritable défi littéraire. Pari réussi : grâce au rythme, au talent de plume de Louise Mey, le huit-clos fonctionne parfaitement, donnant même une impression de vitesse, de surprise, de suspens continu.

C’est un polar où on découvre en toute fin la vérité masquée jusque-là par Juliette qui « compte » pour ne pas penser au danger – et nous le cacher…Ce n’est pas la première fois que Juliette utilise cette technique contre la panique. Ici, le tic-tac infernal des nombres nous place directement dans l’angoisse de Juliette dont on ne connaît pas la cause au départ. Pour elle et le lecteur « … tout fini et tout commence à 61 ». On reprendra plus tard à 1, 2, 3… dans des pages qui se font attendre, pour partager avec elle des moments où le réel rejoint le cauchemar. Juliette apparaît faible mais en même temps elle a déjà eu la volonté de partir, de refaire sa vie, de tenter d’oublier son traumatisme et se consacrer à l’enfant qu’elle a eu seule, par PMA. Vaincre la peur est une lutte de chaque jour et pour cela elle doit se couper de ce qui la stress au quotidien.

« Mort subite, quels mots horribles, aigus et irrémédiables, mais Inès à presque huit mois et demi à présent et cette crainte a commencé à s’apaiser, relayée par d’autres bien sûr, on a prévenu Juliette qu’elle aurait tout le temps peur de quelque chose maintenant, que c’était ça le marché. »

« Juliette a mis la radio, doucement, s’est débrouillée pour échapper aux informations. Elle organise sa méconnaissance. Il y a des jours où elle accepte de laisser entrer chez elle la litanie des mauvaises nouvelles, pas aujourd’hui. Pas par peur mais parce qu’elle décide,et ce matin elle a décidé que non. »

J’ai eu l’impression de lire dans le même souffle que l’autrice et son personnage. Le texte est court mais très travaillé. Chaque phrase est sculptée pour donner le maximum de force, jusqu’à écrire une longue phrase, tous les mots attachés entre eux, pas de virgule, pas de respiration, au moment de tension maximale où Juliette doit penser à toute vitesse, réfléchissant aux réponses à LUI donner, car il sera là celui dont la main est déjà sur la porte – voir la belle couverture du livre…

Difficile d’imaginer être en présence d’un polar dans ces pages décrivant avec minutie le quotidien de Juliette qui élève seule Inès. Quelques mots par-ci, par là, donnent une certaine tension, alertant le lecteur. L’appartement est petit mais elle est heureuse de répéter les mêmes gestes chaque jour, de se consacrer exclusivement au bonheur de sa fille de huit mois, en contact seulement avec Clare, la voisine qui passe chaque matin. Les traumatismes du passé sont tenus à distance, ne sont pas révélés au lecteur. Je me suis laissé bercer par la plume de Louise Mey au point de ne pas voir venir la violente tempête qui devait pourtant bien survenir à un moment ou un autre.

Contre la force, seule la ruse peut permettre une issue, pense-t-elle au vu de son isolement.La force dissymétrique ne lui permet pas de se battre avec les mêmes armes. Elle doit s’économiser, garder une certaine maîtrise – elle « compte » pour se calmer – au cas où un moment propice permettrait de desserrer le piège. Juliette n’est pas un personnage classique de polar, c’est une femme comme des milliers d’autres, qui n’a que son désir de vivre et protéger sa petite Inès, renonçant à certains moments,mais pas totalement, pour reprendre pied au bon moment…

« Est-ce que ce n’est pas plus facile de renoncer ? Elle y a déjà pensé, parfois, avoue, dis-le, que dans tes pensées mouvantes s’est déjà formée l’idée : il est tellement plus facile d’abandonner. Pas parce que c’est confortable mais parce que résister est si difficile. Si douloureux. Si dangereux. Parce que renoncer est parfois la seule manière de survivre, et personne n’est disposé à comprendre ça. »

D’un scénario assez mince Louise Mey en fait une fable universelle qui nous éclaire sur de nombreux aspects du dictât de puissance, de prédation,dans la sphère privée mais aussi dans la sphère collective (on peut facilement penser à d’autres formes de résistance, face aux régimes fascisants par exemple). Dans cet appartement minuscule, les chiffres (et les mots) figurent la liberté confrontée à l’enfermement psychologique, il devient au fil des pages une prison. A l’heure où les abus de faiblesse font souvent l’actualité, il reste beaucoup à réfléchir sur ce qui autorise le mécanisme de contrainte. La littérature permet d’aborder ces questions complexes. Un bon livre ne dépend pas du nombre de pages et celui-ci en est un parfait exemple. J’aime beaucoup les nouvelles mais ce format plus ample permet à l’histoire et aux personnages de marquer durablement.Tout part crescendo pour aboutir à un final grandiose, je n’en dis surtout pas plus… Lisez-le et il y a des chances que vous n’oubliez jamais Juliette et Inès.

Louise Mey vit à Paris. Autrice de roman noir et de thriller, elle écrit également pour le théâtre et la jeunesse. Ses deux derniers romans publiés aux éditions du Masque, La Deuxième Femme (2020) et Petite Sale (2023), ont reçu respectivement le Prix Robin Cook et le Prix Landerneau.

Notes avis Bibliofeel, janvier 2026, Louise Mey, 34 m²

9 commentaires sur “Louise MEY, 34 m²

    1. Bonne suggestion ! J’aime beaucoup la poésie et en lis trop peu. Mon grand défaut est de m’intéresser à tous les genres, y compris BD, essais, philosophie. Je viens de lire une série de 6 BD remarquables (TER…) et chronique bientôt. Mais vous avez raison, la poésie est essentielle !

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  1. Je viens de terminer « La nuit des fous » de Anouk Schutterberg, roman estampillé « Meilleur polar français 2025 ». Personnellement je suis abasourdi et dans l’incompréhension, un roman de très mauvaise qualité, et invraisemblable. J’espère que « Quai du polar » est plus sérieux dans la sélection et qu’il en sortira un palmarès de qualité sur lequel on peut se fier.

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    1. Je n’ai pas lu La nuit des fous et ton avis ne m’incite pas à m’y intéresser… Je n’ai pas tout à fait terminé mes lectures mais oui, la sélection me convient. Plusieurs sont des œuvres remarquables. J’ai hâte d’en débattre à Lyon le 14 mars. A suivre…

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  2. Bonjour Alain, le sujet des violences faites aux femmes est assez fréquent dans la littérature actuelle – un thème qui se prête à un certain manichéisme, forcément… Hélas, je ne suis pas lectrice de polars… Merci de cette intéressante présentation, belle journée !

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    1. C’est vrai, les violences faites aux femmes font l’objet de beaucoup de récits actuellement. Je n’étais, au départ, pas très enthousiaste à cette lecture imposée par le prix Quais du polar. Mais la construction et surtout l’écriture ont vite retenu mon attention. Quel brio ! Les six livres proposés sont de haut niveau et l’appellation polar très réductrice. Plusieurs sont de vrais bons romans, des œuvres littéraires de haut vol. Là aussi les frontières sont des constructions incertaines. Et au niveau des thèmes, j’y trouve beaucoup plus de liberté que dans nombre de romans. Merci pour l’échange et bonne soirée Marie-Anne.

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  3. J’avais repéré ce tire suite à un autre avis tout aussi enthousiaste que le tien (très beau billet, au passage !). Je compte d’abord découvrir l’auteure avec Petite sale, qui a l’avantage d’être sorti en poche…

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