Éditions Liana Levi, publié en octobre 2025
352 pages

Ce roman est inclus dans la pré-sélection pour le Prix des Lecteurs « Quais du Polar» de Lyon dont je suis juré. Eric Decouty est un auteur que je découvre avec ce polar historique, bien ancré dans les problèmes sociaux de notre époque. Un encadré jaune sur fond noir,en quatrième de couverture, donne une bonne idée de ce qui attend le lecteur, un sous-titre explicite : « Un adolescent en fuite, un juge tourmenté et une avocate intrépide ».
Le récit ne flambe jamais, la vérité couve, le juge est de ceux qui défendent une haute idée de la justice indépendante des politiques et des médias, et franchement ça me parle actuellement. De plus je retrouve un style qui me rappelle les excellents romans policiers de Georges Pelecanos, comme « Tout se paye » et « A peine libéré »… jusqu’à une bande-son jazz rythmant le récit (ici c’est plus une petite musique de fond). Le juge Krause joue du piano, « des morceaux de Monk, de Peterson et de Tatum » nous dit l’auteur. Il retrouve l’avocate dans un restaurant karaoké où il venait avant avec Sandra, son ex-femme, qu’il visite à l’hôpital où elle lutte contre le cancer.
« Il ne se dirige pas vers la sortie mais échange quelques mots avec le DJ et va s’installer au piano. Ségurel l’observe, sidérée, taper quelques notes au hasard puis se mettre à jouer. Elle reconnaît le morceau, un des airs préférés de son père. In a sentimental mood. Ellington au piano accompagné de Coltrane au saxo. Un étrange silence se fait d’un coup dans le karaoké, ponctué à la fin par une acclamation de la petite assemblée. Krause lève légèrement son chapeau en guise de salut et adresse un dernier regard à Ségurel. Ses yeux ont une mélancolie qui fait courir un frisson dans son dos. »
L’auteur part des incendies tragiques qui ont ravagé en 2005 des hôtels réservés aux personnes en situations de grande précarité. Plusieurs dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts dans les brasiers, souvent sans que la justice n’éclaire les circonstances de ces drames. Eric Decouty a mené une carrière de journaliste spécialisé dans les affaires politico-financières. Il est bien placé pour donner de la crédibilité à un juge pugnace, prenant ce dossier à cœur jusqu’à enquêter lui-même, à la place des services spécialisés qui ont l’ordre de ne pas faire de vague en cette période électorale (on est juste avant les présidentielle de 2007, avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy).
On suit avec beaucoup de plaisir le juge Krause dans sa complicité avec Jacqueline, une greffière fidèle qui ne l’a pas lâché quand il a été mis au placard après certains dossiers où il avait été « trop » efficace pour dénoncer des dérives au sein même de l’administration judiciaire. L’auteur excelle à installer une ambiance roman noir. J’imagine facilement ce récit adapté au cinéma.
« Gaspard Krause grommelle des injures contre la météo, accroche son imper et son trilby trempés au perroquet bancal, puis s’installe à son bureau sans cesser de maugréer. Derrière un gros ordinateur, Jacqueline l’observe avec un sourire ironique et bienveillant. « Bonjour Monsieur le juge », dit-elle à mi-voix au moment où il allume sa première Peter Rouge de la journée. Krause répond d’un hochement de tête. Une volute de fumée le fait grimacer. […] Douze ans qu’ils font équipe. Après leur rencontre au tribunal de Créteil, elle l’a suivi à Évry, Bobigny et enfin à Paris. En 84, lorsqu’elle avait été affectée au cabinet de ce jeune magistrat elle n’imaginait pas que sa carrière serait irrémédiablement liée à la sienne. »
Vient s’ajouter au duo une avocate de caractère, Nathalie Ségurel, touchée par la mélancolie de ce juge esseulé qui a un penchant pour le whisky (pas seulement car lors d’un dîner au restaurant avec elle, une bouteille n’est pas assez, il en recommande une autre…). Cela donne des pages de belle humanité (pas forcément avec le whisky mais l’addiction n’est pas que dans les quartiers…) contrebalançant la mécanique triste de rejet et de violence touchant les plus pauvres, sur fond de magouilles financières et politiques.
L’écriture est fluide, agréable. On navigue entre pressions politiques, cupidité liée au marchands de sommeil, injustice et envie de revanche de jeunes issus de l’immigration, rejetés et devenant des proies pour les prédicateurs, attirés parla délinquance ou enrôlés vers des zones de conflit au Moyen-Orient, au Yemen… Tano et sa sœur Maboussou, dont la famille a péri dans l’incendie, sont au cœur de l’engagement du juge et de l’avocate. Un roman noir bien construit, occasion utile de prendre du recul sur une période troublée dont nous ne sommes toujours pas sortis. L’incendie devient cendres qui ne disent plus grand-chose du feu qui emportait des innocents. Après la reconstruction, on oublie vite… Le récit bien mené de Eric Decouty illustre la volonté opiniâtre d’hommes et de femmes de bonne volonté à faire vivre la Justice, malgré les difficultés nombreuses, sans angélisme. La Justice, à la différence des braises, ne doit pas s’éteindre.
Notes avis Bibliofeel, février 2026, Eric Decouty, Les braises de l’incendie
