Robert SEETHALER, Le café sans nom

Traduit de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes et Herbert Wolf

Éditions Gallimard / Folio, publié en août 2025

272 pages

Photomontage (sans IA…) à partir de photos personnelles (sauf les consommations) et de la couverture du roman.

Le jeune Robert Simon a pu observer et s’imprégner du mélange d’effroi et de soulagement craintif de l’après-guerre. Ses parents sont morts depuis longtemps, son père pendant la guerre, sa mère ensuite, de maladie… Au début du roman, dans les années 1960, il loge chez une veuve qui prend soin de lui et qu’il considère comme sa propre mère. Il gagne un peu d’argent en donnant des coups de main au marché ou auprès des commerçants du quartier. Jusqu’au jour où il décide de prendre la gérance du café abandonné, au coin de la place du marché. Simon n’a pas d’idée pour donner un nom à l’établissement, il verra plus tard, le plus urgent consiste à remettre en état le café sans nom. Au départ il n’a pas grand-chose à proposer : de la limonade, de la bière, du vin, des cornichons, des oignons, du saindoux… Mais les clients viennent, Simon ne chôme pas. Mila, une aide couturière licenciée cherche du travail. Simon poussé par Johannes Berg, son ami boucher, l’embauche à l’essai. J’ai particulièrement aimé cette scène où Mila fait céder les réticences de Simon, restant digne et sincère dans sa demande.

« J’ai besoin d’un travail, pas d’une envie, dit Mila. J’arrive à me débrouiller avec la plupart des gens et je suis sûrement capable de porter quelques verres. Si j’en casse, vous pourrez toujours les retirer de ma paie. Le travail ne me fait pas peur, regardez la corne sur mes doigts. Elle résiste aux coups de canif. Le loyer est payé jusqu’à la fin du mois, après je suis à la rue. Donc si t’as du travail pour moi, c’est merci, je le prends. »

René est un des habitués du café sans nom. Catcheur vieillissant, il a connu son heure de gloire mais l’alcool ne l’aide pas à résoudre ses fêlures, à préparer une autre activité. Pourtant il découvre l’amour et pourrait bien vivre enfin une belle histoire familiale…

« Dans l’embrasure de la porte, il s’arrêta une dernière fois, Simon sentit l’air froid et vit un scintillement lacté envelopper la tête et les épaules du catcheur. René se retourna lentement, avec, sur le visage, un étonnement d’enfant ébloui. « Simon, il neige, dit-il. Le diable m’emporte si j’ai jamais vu quelque chose d’aussi beau. »

Micha est une autre figure locale, un artiste né en Russie qui vit une relation tumultueuse avec Heidde, la crémière.

« A l’époque déjà, la grâce de sa jeunesse avait pâti de ses kilos superflus et de ses cheveux grisonnants. Micha s’en fichait. La beauté des femmes, affirmait-il, résidait moins dans ce qu’on voyait que dans l’aura qu’elles dégageaient depuis leur naissance et que seuls les très jeunes enfants et les très grands artistes étaient à même de déceler. »

Robert Simon – Robert Seethaler (même prénom, même première lettre du nom) – nous présente des histoires modestes, sincères, émouvantes, la vie comme elle va, les oiseaux, les fleurs, l’écoute misent en avant, la communauté d’hommes et de femmes prise dans les filets d’un même destin collectif compliqué, ceux dont la vie se résume à peu de chose.On passe d’un personnage à l’autre, d’une histoire à une autre, sans jugement, comme si on était à une table du café, écoutant des conversations sans voir la personne qui parle et sans oser se retourner… Le café représente ici le dernier espace commun quand l’intimité du chez soi devient pesante où n’existe plus. C’est aussi un peu le rôle tenu par le roman, une embardée vers d’autres récits, d’autres vies, l’artiste, une sorte de patron de bar montrant ce que l’on ne sait pas voir,rompant l’isolement tragique.

Simon est un homme modeste qui a trouvé un lieu à lui, une communauté qui, par bien des égards, lui ressemble. Vingt ans après la fin de la guerre les dégâts sont partout et surtout dans les têtes. La guerre et ses disparus restent en arrière plan, léguant un destin tragique à un grand nombre de personnes.

« Il s’agit de mon café au marché des Carmélites. Je dis que c’est un café, bien que personne à part moi ne l’appelle comme ça. Et je dis que c’est le mien, bien que sur le papier il ne m’ait jamais appartenu. Il y a dix ans c’était un trou poussiéreux, maintenant, tous les soirs sauf le mardi, il y vient des gens qui veulent oublier au moins quelques heures tout ce bazar autour d’eux. Il y fait chaud, l’hiver les fenêtres ferment bien, on peut boire quelque chose et surtout on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie. Le monde tourne toujours plus vite, et parmi ceux dont la vie ne pèse pas assez lourd, il y en a parfois qui sont laissés sur le bord de la route. Alors n’est-ce pas une bonne chose qu’il y ait un endroit auquel se raccrocher ? »

Le style est à la fois simple et poétique comme cette affirmation « …les oiseaux vous dédommagent de tout. Les oiseaux et les fleurs ». On rentre dans le récit facilement, certainement dû aussi à la traduction qui se fait vite oublier. Je vous engage donc à venir passer un moment dans le café de Simon et Mila, vous ne devriez pas le regretter. Il s’y trouve une vraie chaleur humaine à travers des histoires mélancoliques riche en humanité.

Robert Seethaler est né en 1966 à Vienne. Écrivain, scénariste et acteur autrichien, il partage son temps entre Berlin et Vienne. Le café sans nom donne bien des raisons d’aller voir ses œuvres précédentes, notamment les plus citées : Le Tabac Tresniek, Une vie entière ou Le champ.

Notes avis Bibliofeel, mars 2026, Robert Seethaler, Le café sans nom

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