Patrick SVENSSON, L’évangile des anguilles

Paru en janvier 2021,

Editions du SEUIL

Traduit du suédois par Anna Gibson

Encore une couverture particulièrement réussie avec ce canot perdu sur les flots. Plastifiée et mate, le toucher est agréable, pas loin du toucher lisse de cet étrange animal dont on découvre, dans le détail, l’incroyable existence.

Patrick Svensson fait le récit des connaissances de cet animal mystérieux appelé anguille et, en alternance, il écrit ses souvenirs de pêche qui ont rythmé toute son enfance, constituant une relation très riche et sensible avec son père.

J’ai appris là des choses étonnantes sur cet animal qui capte notre attention dès le premier chapitre. L’anguille est la reine du transformisme : elle vit dans les rivières et les étangs, va se reproduire en automne dans les Sargasses qu’elle peut atteindre au mieux au printemps suivant, puis meurt – on le suppose, jamais la moindre anguille n’ayant été observée lors du frai et jamais trouvée dans les Sargasses ! Les minuscules larves, en forme de feuille de saule, vont refaire le voyage inverse en dérivant grâce au courant du Gulf Stream, à travers tout l’océan Atlantique. Ce voyage dure 3 ans ! Elles sont devenues civelles, fines tiges translucides, quand elles remontent le courant des rivières pour s’installer.

L’auteur se fait lyrique dans les pages racontant son enfance, la vie et l’origine de sa famille, la complicité avec son père lorsqu’ils vont pêcher :

« Mon père aimait pêcher l’anguille pour plusieurs raisons. Je ne sais pas laquelle était la plus importante pour lui.

Déjà il aimait passer du temps au bord de la rivière. Dans la lumière magique, au milieu de la végétation touffue, avec l’eau qui coulait sans bruit, le saule, les chauves-souris. Sa maison d’enfance se trouvait tout près de là. Un corps de ferme, avec une habitation et une étable, et un chemin de gravier qui descendait jusqu’à la rivière. Mon père avait dévalé ce chemin toute son enfance, pour pêcher ou se baigner. La rivière était la frontière de son monde. »

Roman de souvenirs, traité scientifique, voyage maritime, psychanalyse, religion, philosophie… Il y a tout cela dans ce livre de 230 pages d’une densité exceptionnelle. Les sources sont citées en fin d’ouvrage. Il faut quand même un total de 7 pages pour les citer toutes. Vraiment impressionnant ! Comment l’auteur a-t-il pu tirer un livre aussi cohérent de cette masse de texte ?

Particulièrement ambitieux, le grand tout de la vie est abordé ici – d’où le titre ! C’est un peu la panthère des neiges de Sylvain Tesson, la poésie et les grandes envolées en moins, la science et la rigueur ajoutées. Vous aimez peut-être les livres du baroudeur écrivain, je prends le pari que vous pourriez adorer le livre de Patrick Svensson ! En fait, dans le cas de Sylvain Tesson, c’est l’auteur qui fait les voyages et raconte son expérience avec la devise : « partir, c’est vivre ». Pour Patrick Svensson la démarche est inversée : il nous propose le récit du voyage de l’anguille, en tant que miroir du voyage de l’homme sur la terre – dont le sien qu’il conte –, à la fois dans sa vie et cela depuis les origines.

L’auteur tisse un nombre considérable de fils pour nous donner en un seul volume, la somme des connaissances – croyances, recettes, techniques de pêche… –,  et des mystères de l’anguille. Rien ne semble arrêter cet auteur cherchant à extraire scientifiquement et en même temps symboliquement la nature de l’anguille, la nature de la vie, sa force et sa fragilité aussi ! Dans les deux cas, pour ces deux auteurs, il y a une introspection nous amenant à réfléchir à la place de l’homme dans le monde, mais avec Svensson on a une entreprise folle et parfaitement argumentée de penser le rapport à son père – l’anguille faisant lien entre eux – et le destin de la vie sur des millions d’années.

Pour moi, le pari est superbement réussi. Il y a là un terreau collectif de thèmes liés au milieu aquatique, où la vie s’est formée, d’où nous venons. Ce livre met en pratique un riche imaginaire d’images, de représentations sociales, de grands récits traversant les temps. Il contient des propos scientifiques avec ce complément d’âme, qui enrichit la lecture. Je pense à Gaston Bachelard ou au philosophe Jean-Jacques Wunenburger ayant théorisé cette perception mêlée de l’observation et de la sensation. On passe du microscope aux grands récits des explorateurs, des scientifiques ayant apporté leur contribution à l’étude de l’animal mythique : Aristote, Freud, Linné, Rachel Carson et bien d’autres.  

Le titre est intriguant ? L’évangile des anguilles… Il fallait oser. Et si c’était vrai, si à partir du livre on refondait le monde en partant de la nature cette fois-ci et non de l’homme seulement ? Il y a urgence à agir, l’anguille se raréfie et pourrait bien disparaître rapidement, alors qu’elle est présente depuis des millions d’années. Loin d’être seulement accusateur, l’écrivain dresse un tableau d’ensemble, souvent avec humour, et recherche cette proximité salvatrice de la nature.

Patrick Svensson, né en 1972, a grandi en Scanie, dans le sud de la Suède. Passionné dès son enfance par le monde naturel et animal, il a fait des études de littérature puis est devenu journaliste, spécialisé dans les arts et la culture mais aussi la recherche scientifique. Ce livre, publié en Suède en 2019, a déjà été traduit dans plus de 30 pays et est lauréat du prix August, le « Goncourt » suédois, L’évangile des anguilles est son premier livre.

J’ai eu, également dans l’enfance, ce contact avec l’anguille. Je connais les chemins creux qui mènent à la rivière ; la pêche ; la pose des cordées (appelées ici cordeaux) ; le braconnage par jeu… à l’occasion… Et vous avez-vous un contact avec l’anguille et le monde fabuleux des cours d’eau ?

Notes avis Bibliofeel janvier 2021, Patrick Svensson, L’Evangile des anguilles

Autres citations :

« Voilà pourquoi Carl Claus, au mois de mars 1876, décida d’envoyer à la station expérimentale de Trieste l’un de ses jeunes étudiants de l’université de Vienne. Et voilà comment Sigmund Freud, à dix-neuf ans, se trouva propulsé loin de chez lui dans un laboratoire rudimentaire au bord de l’Adriatique, un couteau à dissection dans une main et une anguille morte dans l’autre. »

« La connaissance peut fournir ce contexte plus vaste dont on a besoin. Quand on est devenu un maillon de la chaîne qui la transmet, d’un être humain à un autre, d’une époque à une autre, alors cette connaissance acquiert aussi un sens en soi, par-delà son efficacité ou le profit qu’on peut en tirer. Voilà de quoi il s’agit. Voilà tout l’enjeu. Quand on parle de l’expérience humaine, on ne parle pas de l’expérience de telle ou telle personne, on parle de l’expérience cumulée, transmise, qui se raconte et se vit toujours à nouveau. »

Autres couvertures parmi les très nombreuses traductions :

L\'Evangile des Anguilles par Patrik Svensson

L’Evangile des Anguilles

L\'Evangile des Anguilles

Patrik Svenssontous les livres sur Babelio.com

18 commentaires sur “Patrick SVENSSON, L’évangile des anguilles

    1. S’il y a bien deux noms aussi éloignés, c’est évangile et anguille. Et pourtant cet auteur réussit à faire réfléchir à l’homme, à la vie, au monde… justifiant le titre. Provocateur mais tenant ses promesses. Enfin, c’est ma lecture de ce livre atypique qui si j’en crois Babelio ne plaît pas à tous. Et puis à part le v et le u on a les mêmes lettres dans ces 2 mots ! Merci pour ta lecture et belle journée !

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  1. Merci pour ce commentaire d’un livre qui va m’intéresser. J’ai beaucoup pratiqué la pêche en mer, ou plutôt en bord de Mer, et les « vieilles », « gobies », « chinchars » aiguillette ont agrémenté mes soirées bretonne estivales. En revanche, j’ai peu de souvenirs de pêche en rivière , pêche très exigeante. Je l’associe à des dynamiques aventureuses de vacances ayant toujours lamentablement échoué, et aux sécrétions de la terre et de la roche plus qu’aux grands plateaux inquiétants posés dans le prolongement des terres habitées; Cette pêche en étang dans le Limousin, coin réputé pour n’accueillir aucun poisson sinon un pauvre gardon, notre seule prise de la journée (ce que nous avons appris a posteriori). Cette copain de primaire qui m’avait accueilli dans le Périgord. Nous nous sommes échinés à pêcher dans les cours d’eau sans ramener la moindre prise, sinon une pauvre écrevisse, emmêlant toutes les lignes dans les arbres.

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  2. Superbe article, comme dab, qui me rappelle la pêche à l’aiguille et la civelle avec nom père. Ça a l’air super intéressant et profond (si j’ose dire). Tu sais dénicher des livres qui ont du sens et de l’âme et forcément ça me plait. J’ai une semaine de vacances à partir du 16 janvier. Je vais me remettre à la lecture. J’ai eu ma dose de BD après Noël…
    Merci pour ce bel article et à bientôt Alain!

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    1. Merci Alan. Quand j’ai vu le sujet de ce livre, alliant sciences, littérature et réflexion sur la nature, j’ai pensé qu’il me convenait parfaitement. J’ai l’impression qu’il devrait te plaire aussi… J’ai hâte de savoir !

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  3. J’ai entendu parler pour la premiere fois de ces anguilles qui vont dans la mer des Sargasse par Onfray dans ses conferences sur Cosmos sur France Culture puis lu ensuite dans son bouquin Cosmos justement. Prétexte a des reflexions philosophiques ou plutôt depart pour des reflexions philosophiques bien entendu. Je note donc puisque ca a l’air de procéder du meme principe et du meme depart vers des reflexions plus universelles. Merci

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    1. Je ne connaissais pas ce travail là de Michel Onfray. C’est intéressant et surprenant de voir le nombre de scientifiques et d’écrivains intéressés par cette anguille. Celà me fait penser à l’abeille. Quelque part un marqueur de la vie sur terre. Merci pour tes commentaires et échanges très enrichissants !

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  4. bonjour, merci pour cette lecture. J’ai beaucoup pêché en mer mais depuis les bords du rivage, et les termes chinchar, vieilles, gobies me parlent . La pèche en eau douce est très exigeante. Je l’associe au prolongement d’aventures silvestres et terriennes où l’eau respire la terre et la pierre, loin des hauts plateaux de l’océan, et à d’exaltantes préparations collectives et nocturnes assorties d’échecs systématiques, qui font ressortir les souvenirs par contrastes. Ainsi de cette pêche en étang avec un ami dans le Limousin, dans un étang qui n’accueillait plus qu’un gardon bien connu des locaux, notre seule prise de la journée ( ce que nous avons appris a postériori). Ou de cette pêche dans le Périgord, terminé dans les arbres avec une modeste écrevisse. Mais que de souvenirs. J’adore la lecture du vieil homme et la Mer, la description précise du poisson qui mord à l’hameçon, le regard dans l’eau qui ondule, l’impression d’une énorme prise qui fait monter un peu l’excit

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    1. Ah, je vois que cela t’évoque de nombreux souvenirs ! L’atmosphère des rivières ou des étangs est particulier, propice à la rêverie, aux petites aventures en lien avec la nature et son mystère. En tout cas c’est mon enfance que je retrouve dans ce livre, avec mes frères et ma sœur, les copains ensuite, plus qu’avec mon père qui avait bien autre chose à faire. On prélevait peu de poissons mais quel terrain de jeu idéal et quel apprentissage de notre besoin de cette belle nature qui nous entoure !

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    1. Cela devrait te plaire ! L’atmosphère de l’approche de la rivière, son mystère la nuit tombée quand ils vont poser « les cordeaux » ou bien à l’aube quand ils viennent les relever, est très évocatrice surtout si on a des souvenirs de cette ambiance. En fait je suis sûr que cela te plaira ! Si tu te lances, je serais intéressé par un retour pour voir si je ne me suis pas trompé.

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  5. Très bel article, très complet comme d’habitude, même si ce livre ne me tente toujours pas… En revanche j’ai été ravie de découvrir les couvertures d’autres éditions, je trouve toujours cela passionnant de voir les différentes interprétations visuelles d’un ouvrage selon les cultures !

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    1. Oui moi aussi, j’adore voir le titre décliné dans différentes langues, différents alphabets. Je note un plus grand intérêt masculin que féminin. Peut-être du fait du père et son fils, l’anguille évoque aussi le serpent, pas forcément ami des femmes. Pourtant ce n’est pas du tout un livre pour aller à la pêche. Plutôt pour glorifier la beauté de la nature et de la vie. Belle soirée !

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      1. Je ne suis pas certaine que le serpent soit plus l’ami des hommes que des femmes, mais il est vrai que les thèmes du roman sont peut-être plus susceptibles d’attirer un public aux centres d’intérêt traditionnellement considérés comme masculins – même si ces catégorisations laissent parfois à désirer…
        Bon week-end à vous !

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