Olivier CIECHELCKI, Le livre des prodiges

Le livre des prodiges, Éditions du Rouergue, publié en mai 2025

370 pages

Composition (sans IA…) à partir de photos personnelles évoquant le chargement des marchandises dans un port européen, celles-ci acheminées, dans le roman, du port du Havre au port de Gennevilliers, là où se déroule l’action.

Olivier Ciechelski enseigne le scénario à Paris. Cela se sent, l’histoire est solide et le dénouement ne se repère pas de loin, la tension est maintenue jusqu’à la dernière page.

Quatrième de couverture : le pitch donne d’emblée envie de plonger dans le récit : « Nora a été reçue première au concours d’officier de police judiciaire. Pourtant, un an plus tard, elle est toujours simple patrouilleuse. D’ailleurs, au commissariat, elle n’est ni comprise ni acceptée. Et certains de ses collègues n’hésitent pas à chahuter les convictions de cette croyante fervente. Une nuit, alors qu’elle fait une ronde avec deux collègues, le vieux Djabri qui a grandi ici même, sur la presqu’île de Gennevilliers, dans les bidonvilles dont les zones portuaires ont écrasé la mémoire, et William, timide sous-brigadier tout juste arrivé de sa province, l’équipage découvre les victimes de ce qui est peut-être un accident, plus sûrement un crime. Convaincue que cette affaire est la sienne, Nora s’affranchit de l’autorité de ses chefs pour mener sa propre enquête, hors de tout cadre légal mais galvanisée par une nécessité qui la dépasse. »

Le style est loin de l’image d’un polar dont le suspens serait le seul moteur. Ici, on a affaire à un écrivain utilisant une vaste gamme de mots et d’effets. Il nous entraîne et ausculte un monde souterrain, entre prodiges et bassesses, entre-ouvre les failles conduisant à l’apocalypse. Il y a de la recherche, de la maîtrise, une gourmandise des mots qui touchera les lecteurs amoureux de littérature, quelque soit le genre. Il fouille dans la psyché de ses personnages, dans la vie. Cela donne parfois de longues phrases, denses et hypnotiques.

« Le besoin de courir surgit toujours comme un fourmillement dans les membres que rien ne saurait calmer ; une circulation d’énergie, tyrannique parce que dépourvue d’objet, bouillonnante, prisonnière de l’organisme, brûlante et qui cherche une issue ; une charge électrique appelant la décharge, un animal sauvage enfermé dans une cage et qui tourne sur lui-même, furieusement, espérant le dehors, pure attente accumulée dans les dents, les griffes, les muscles, désir violent de rompre la membrane qui sépare l’intérieur de l’extérieur, besoin de jaillir, de reprendre possession du monde en s’y mouvant dans une course qui déploierait les limites de l’individu, restaurant le contact entre le corps et le monde. »

Nora court. Son portrait est à l’image de sa course, une énergie qui la dépasse. Elle est une croyante dont les convictions entières effraient le prêtre, plus enclin à la modération, aux compromis face à la violence du monde. Elle cherche en permanence à comprendre et agir dans le but de réparer les injustices, ce qui lui vaut une réponse étonnée du prêtre :« Changer les choses ? ». On ne sait pas grand-chose d’elle, mais on découvre petit à petit qu’elle a traversé beaucoup d’épreuves dans son enfance et j’ai apprécié aussi ces zones de flou du scénario, faisant confiance au lecteur pour compléter.

Pour moi, il y a les livres qui appuient sur un récit, on se souvient surtout de l’histoire… D’autres où émerge, comme un sommet en montagne, des passages marquants et ces passages restent en mémoire, on a envie de les repérer pour les relire, ils ne sont pas épuisés à la première lecture. Ils résonnent longtemps, donnent du sens. C’est souvent le cas ici. Je n’oublierai pas le passage où l’auteur décrit le trajet des containers depuis leur déchargement au Havre puis leur transport sur des péniches et des barges par la Seine jusqu’au port de Gennevilliers. INCROYABLE PHRASE DE PLUS D’UNE PAGE détaillant de façon choisie et évocatrice les biens en transit (dont lait concentré, kalachnikovs, nouilles instantanées, porte-clés tour Eiffel, crânes de primates, cobra…). Inoubliable également le portrait du collègue raciste de Nora, un nommé Brice, archétype du masculiniste condamnant tout par haine. Surnommé« Le ricaneur », un mètre soixante-cinq, avec un éternel pli goguenard au coin de la bouche. À nouveau, plus d’une page pour énumérer tout ce qui justifie sa condescendance et sa haine. Et tant d’autres pages, comme ce flux de conscience de la prostituée dont on a rarement aussi bien décrit la peur et le dégoût de celles réduites à esclaves du sexe par des « souteneurs » portant bien mal leur nom.

« La région parisienne entoure la capitale comme un placenta. Le Paris dit « intra-muros » est nettement délimité, non par des fortifications depuis longtemps démantelées, mais par un boulevard circulaire où les voitures tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre comme des fauves hébétés dans un enclos trop étroit. »

C’est un roman baroque, à la fois littéraire, roman noir, roman fantastique, exploration de la condition humaine soumise au profit, autre Nouveau Testament avec « une christ féminine » noire (pas dit dans le roman mais c’est ma lecture à ce moment, et le terme qui me vient…), ayant intégré les croyances animistes africaines, qui ne sont pas moins crédibles que la résurrection et autres miracles de la bible… Un mélange détonnant ! Surprenant ! Qui bouscule le lecteur sur la forme et le fond. J’ai souvent pensé à Georges Bernanos et son roman « Sous le soleil de Satan », revu à l’aune de nos maux actuels.

Ce deuxième roman de Olivier Ciechelski est inclus dans la sélection du Prix des Lecteurs du festival « Quais du polar » 2026, évènement majeur de la scène littéraire internationale à Lyon, Prix dont j’ai la joie d’être juré. Autant dire qu’on en reparlera bientôt puisque la date du 14 mars pour la mise en commun à Lyon avec l’ensemble du jury approche. J’ai hâte !

Notes avis Bibliofeel, février 2026, Olivier Ciechelski, Le livre des prodiges

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