Benjamin DIERSTEIN, Bleus, blancs, rouges

Éditions Flammarion, publié en février 2025

800 pages

Composition (sans IA…) à partir de photos personnelles et de la jaquette du roman évoquant les graines semées donnant des fruits bien sombres actuellement.

C’est le premier tome d’une vaste trilogie composée de Bleus, blancs, rouges (période 1978-1979), de L’étendard sanglant est levé (période 1980-1982) et enfin, publié en ce début 2026, de 14 Juillet (période 1982-1984).

Bleus, blancs, rouges fait partie de la pré-sélection pour le Prix des Lecteurs « Quais du Polar» de Lyon dont je suis juré. Le roman plonge le lecteur dans la France des années 1970 fortement marquées par les évènements de 1968. Valéry Giscard d’Estaing, président depuis 1974, voit son mandat menacé par la montée en puissance de la gauche. C’est un pavé, aussi passionnant que déroutant, plus de760 pages et 40 autres d’annexes : une bibliographie de quelques 220 références, une carte de l’Afrique et du Moyen-Orient et un organigramme de l’administration policière en 1978, un index des personnages secondaires de sept pages et encore sept autres de sigles, de vocabulaire policier et de mots en langue étrangère… L’auteur a fait le choix de mélanger inextricablement personnages, faits historiques et fiction afin de nous faire vivre de l’intérieur les combines d’organisations cultivant le secret. Sur les quatre personnages créés par l’auteur, trois ont suivi la même école de police et leur classement final leur ouvre des portes plus ou moins prestigieuses.

Jacquie Lienard est une jeune inspectrice – les femmes ne sont admises au concours d’inspecteur que depuis 1972 – elle est affectée aux Renseignements généraux. Pistonnée par son oncle pour avoir le poste, elle subit les quolibets de ses collègues – que des hommes – qui l’ont surnommée « Lèche-bottes ». Elle incarne l’avenir, elle veut piloter et donner un sens à sa vie, devenir commissaire ou préfète… Elle incarne un certain féminisme qui se cherche. Jacquie donne du souffle au début du roman puis s’efface en partie dans le foisonnement du récit.

« Jacquie y avait réfléchi. Elle avait pleinement conscience du fait que faire gagner Mitterrand, ça voulait surtout dire jouer contre le camp en place – contre le gouvernement – contre Christian Bonnet – contre la DCRG – contre Marcel – contre toute la hiérarchie. »

Marco Paolini intègre l’Antigang. Il a surclassé Jacquie Lienard grâce à un coup de pouce de l’administration. Il est Corse, macho, raciste, recherche la violence. Il est prêt à tout pour faire sa place.

« Marco se leva à sept heure zéro zéro. Comme chaque matin, il commença par serrer la croix qu’il portait autour du cou. Le collier avait appartenu à sa mère – depuis qu’elle était morte d’un cancer foudroyant, c’était devenu comme une partie intégrante de son corps. Comme chaque matin il prit le temps d’observer la photo du Général qui trônait au-dessus de son bureau. Le Général avait été un grand homme. Marco voulait devenir un grand homme – il adorait le Général. »

Jean-Louis Gourvennec, dit Gourv, est l’anti-carriériste. Il n’a pas su jouer des coudes à l’école de police. Nommé simple brigadier, il va être chargé d’infiltrer un groupe révolutionnaire.

« Gourv avait mal au cou, mal au dos, mal au cul. Il se tenait droit sur sa saloperie de chaise métallique, raide comme un piquet – depuis que son chef l’avait surpris avachi et traité d’étudiant bolcho, il essayait de corriger le tir. »

Robert Vauthier est un ancien des services de renseignement extérieur, un mercenaire qui tente de faire main basse sur la nuit parisienne (boîtes de nuit, prostitution). Il entretien des relations troubles avec les politiques (sorte d’Epstein avant l’heure…), y compris à travers un réseau de prostitution en Afrique. 

« Vauthier soupira – depuis qu’il était revenu en France, pas une semaine ne passait sans qu’on lui fasse une nouvelle proposition. Il exportait des poules blanches en Afrique et au Moyen-Orient. Il pistait des hommes de Kadhafi pour le SDECE. »

Bleus, blancs rouges raconte sur fond de crise pétrolière, de liquidation de la sidérurgie, de montée du chômage, la vague de terrorisme qui déferle sur l’Europe, l’éviction de Bokassa, l’affaire des diamants offerts à Giscard, la traque de Jacques Mesrine, la mort de Pierre Goldman, l’assassinat d’Henri Curiel et le prétendu suicide de Robert Boulin. Les noms des personnages fictifs se mêlent à ceux bien réels de Yasser Arafat et Omar Bongo, d’Alain Delon et Mireille Darc, des frères Zemour et Tany Zampa, des commissaires Broussard et Ottavioli…

L’auteur ouvre avec jubilation les coulisses du pouvoir, montre les arrière-cours poisseuses, les noces du crime et de la politique. L’écriture assène jusqu’à l’écœurement les mots d’une culture viriliste vulgaire et violente, émanant autant des flics, des politiques et des malfrats… Ceux qui mènent la danse n’ont pas un large vocabulaire, ils sont plus à l’aise dans les coups fourrés et la violence, traduit ici par une succession de phrases courtes, trop souvent réduites à sujet-verbe-complément, l’essentiel du texte constitué de dialogues sur des pages entières.

Le récit est émaillé de retranscriptions d’écoutes téléphoniques, d’articles de presse, de notes de renseignement. Ces retranscriptions m’ont semblé trop caricaturales pour être de la non-fiction alors que les articles de presse semblent vrais. J’avoue mon malaise à ce curieux mélange de genre. On dit qu’il faut faire confiance au lecteur pour faire le tri mais pour ma part je m’y suis difficilement retrouvé… J’ai préféré le choix de la fiction sur fond historique d’un Pierre Lemaître ou bien la succession non fiction puis fiction pure du livre d’Alain Damasio « Vallée du silicium ».

On ne peut nier que la vérité des faits est établie et consolidée par un effort de recherche considérable, cf annexes de fin de volume… Pourtant sapée dès le départ par plusieurs citations mettant en doute toute vérité objective. Tout d’abord une citation de Nietzsche « La vérité elle-même n’est qu’une valeur particulière. », une autre de Schopenhauer « Il y a seulement une créature menteuse : l’homme… », avant de citer Jean Sennep – un caricaturiste anticommuniste notoire ayant œuvré pour l’action française… – dans un aphorisme, une tautologie dégagiste « L’ennui avec les hommes politiques, c’est qu’on croit faire leur caricature alors qu’on fait leur portrait. »

Ce roman est intéressant pour mettre en avant les basses œuvres du pouvoir de cette époque. La démarche est utile face à la culture de l’oubli, face à des tensions toujours à l’œuvre. J’ai pu m’interroger sur la difficulté de mêler fiction et non-fiction et ne compte pas poursuivre dans cette trilogie monumentale. Avis donc en demi-teinte qui contraste avec les nombreux avis élogieux et les Prix déjà obtenus pour ce roman (Prix Landerneau polar 2025 et Prix Polar en séries 2025).

Notes avis Bibliofeel, février 2026, Benjamin Dierstein, Bleus, blancs, rouges

5 commentaires sur “Benjamin DIERSTEIN, Bleus, blancs, rouges

  1. J’aimerais des recensions de livres de poésie, les romans à de très, très rares exceptions ne m’intéresse pas. Si vous ne pouvez en faire, dîtes le moi. Merci de votre réponse

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  2. Voilà un avis qui tranche avec la dithyrambe générale, ce qui est plutôt rassurant 🙂
    J’avoue avoir lu ton avis un peu en diagonale, ce livre attendant sur ma pile. J’attends la saison des pavés pour le lire..

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