Laurent MAUVIGNIER, Autour du monde

Les Éditions de Minuit, publié en 2014/2016

416 pages

Photomontage (sans IA…) à partir de photos personnelles.

Laurent Mauvignier est bien sûr l’auteur de La Maison vide, prix Goncourt 2025, promesse de ventes records, ce qui s’est largement confirmé depuis et c’est tant mieux. Quelque chose fait que je ne me précipite pas sur les derniers prix littéraires, peut-être cette habitude devenue instinctive d’attendre le bon moment pour moi. Une telle récompense vient souvent couronner une œuvre bien constituée (c’est encore plus vrai pour le prix Nobel de littérature, voire Annie Ernaud, Han Kang…) et j’avais envie de prendre l’œuvre plus en amont puisque je n’ai curieusement jamais lu du « Mauvignier ». J’aurais dû puisque nous sommes presque voisin, ancrés dans une Touraine riche de nature et riche en écrivains, poètes et philosophes (Rabelais, Balzac, Ronsard, Descartes…) et amateurs de jazz. C’est ainsi que j’ai opté, à la place de la Maison vide, pour ce roman Autour du monde écrit une dizaine d’années avant. Et franchement je n’ai pas été déçu.

Le tsunami, Fukushima, mars 2011… Une vague énorme emporte tout sur son passage. Ses répercutions sont sur tous les écrans, la vague va continuer sa route tout autour du monde. L’auteur jette un regard, comme s’il laissait faire le hasard, sur des personnages singuliers et portant emblématiques : que faisaient-ils à ce moment précis où on voyait sur les écrans les terribles images d’une dévastation de villes entières ?

Guillermo part seul de Mexico pour le Japon, y rencontre Yûko, une fille plutôt rock’n’roll, tatouée, avide comme lui d’expériences de toutes sortes et de vivre intensément, même au cœur des éléments déchaînés – dans une scène hallucinante qu’on oubliera pas.

« Les gestes s’organisent dans la maison autour du corps de Yûko. Ils lui donnent une richesse immense et un savoir délicat et précieux. Guillermo pense que le corps de Yûko a l’énergie d’un bête marine et secrète, monstrueuse et mythique, plutôt une sorte de pieuvre diabolique qu’une sirène, l’élégance hautaine d’un autre animal, des forêts celui-ci – il imagine un grand cerf impérieux avec des bois immenses qui couronnent son crâne et s’élancent dans des ramifications invraisemblables, et à chacun de ses pas une touffe d’herbes et de fleurs naît, s’épanouit et meurt en quelques secondes. Puis l’image disparaît. C’est juste une idée qu’il se fait. »

Retour au matin de ce 11 mars pour observer Frantz sur un navire de croisière en mer du Nord. Il est un des Heureux Gagnants, après avoir gratté un ticket dans un grand magasin, venu confronter sa solitude avec 2550 autres passagers. Et ainsi de suite… pour quelques 14 épisodes toujours surprenants et pourtant symptomatiques de l’état du monde à ce moment particulier du tsunami, avec une photo marquant le passage d’un épisode à un autre. Les personnages sont souvent inquiétants dans leurs peurs, leur soif de vivre « autre chose », dans leurs névroses. Tous sont originaires de pays « occidentaux », ont la possibilité, l’injonction peut-être, de partir explorer la planète. Ils espèrent un supplément d’âme – quitte à recourir à l’alcool, la drogue, le jeu, la violence…, mais le bonheur pousse aussi mal ailleurs que chez eux. J’ai pensé à la célèbre phrase de Blaise Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ».

J’ai particulièrement apprécié le récit où deux italiens âgés, deux amis de solitude appelés Giorgio et Ernesto, partent en bus tenter leur chance au casino en Slovénie. Fort habilement, pour conclure (presque trop vite…) cet objet littéraire singulier, l’auteur donne la parole à Fumi qui du haut de ses huit ans, alors qu’elle est à Paris avec ses parents et son frère, doit affronter la nouvelle qu’on essaie de lui cacher, celle du tsunami ayant emporté son village et ses grands-parents. Ainsi le récit s’ouvre d’une certaine façon sur l’avenir ou est-ce la révélation d’un mensonge plus grand encore dans notre rapport au monde ?

J’ai pensé au roman Un tout petit monde de David Loodge. Dans ma chronique j’avais dit qu’il décrivait, en 1984, la mondialisation des échanges sur fond de développement rapide des techniques. Laurent Mauvignier, pour moi,reprend le projet, l’actualise, le développe, montre la réalité de nos sociétés une trentaine d’années plus tard. Voyages facilités pour certains, information immédiate et solitude au bout bien souvent. Voilà où nous en sommes, pourrait dire l’auteur. C’est ce que j’ai vu en arrière plan de ces séquences, captées dans la même journée du tsunami japonais dans des points significatifs du globe.

Ornette Coleman Quartet – Lonely woman (1959)
 » Il rallume la radio pour trouver une station de jazz. Et puis non, même pas. Il écoutera un peu de musique, d’accord, mais plutôt un de ses CD. Ornette Coleman ou Steve Lacy. Miles Davis, qu’il n’a pas écouté depuis des années mais dont la trompette de Sketches of Spain lui trotte dans la tête depuis des jours. »

Ce tour du monde en une journée, en 416 pages, se lit sans reprendre son souffle. Je suis prêt pour d’autres voyages avec cet auteur (mais pas pour suivre les groupes de touristes dans les croisières et autres safaris…), aussi virtuose dans les scènes psychologiques que dans les scènes d’action, d’angoisse et même de sexe… On passe de la réalité au fantasme, du rêve au cauchemar. L’écriture est très musicale avec des passages lents où les personnages jouent en solistes, prennent toute la place, ensuite le calme devient tempête avec des passages impressionnants où les mots sont les musiciens jouant à l’unisson au gré du chef d’orchestre talentueux. La polyphonie des voix m’a impressionné. Sauf à être attentif à l’ensemble du roman, on n’a pas de direction claire où porter son jugement. Des passages foisonnants m’ont rappelé Claude Simon – un de ceux et celles qui ont fait les beaux jours des Éditions de Minuit. J’ai retrouvé dans ces pages l’art de raconter des histoires courtes et pensé à une succession de nouvelles tellement bien cousues ensemble que le tout fait un roman inclassable et éblouissant. Ce n’est pas rien de voyager avec Laurent Mauvignier !

Autres citations :

« Mais pour l’instant il reste presque deux heures à vivre dans la douceur un peu difficile d’une gueule de bois, dans le froid d’un hiver au bord de la mer. A cette heure, celle-ci est encore grise et verte, elle garde sa beauté et son élégante souplesse, sa mobilité docile qui caresse les limites de la plage. »

« Elle repense à Salma et à leur conversation d’hier soir, lorsque Salma lui avait dit qu’on ne peut pas vivre sans le passé parce que, tôt ou tard, avait-elle dit, le passé incrimine le présent. Le passé, ce qu’il nous enseigne, c’est de modifier, de corriger la trajectoire maintenant, dans le présent. Oui, il incrimine le présent pour que nous le changions parce que pour lui c’est trop tard. »

« Elle ne sait plus si elle est émue et bouleversée par ce qui est évoqué ici ou si c’est simplement le dégoût de l’exposition du malheur, l’impudeur, la surexposition des vies éteintes, des lumières mortes qu’on fait semblant de rallumer pour en raviver infiniment la perte, en ranimer sans cesse la disparition. Pourquoi est-elle ici ? Pourquoi essayer de trouver dans le regard des autres touristes et dans leurs attitudes des réponses à sa présence ici ? Non, elle n’a aucune raison d’être ici et de se complaire dans des images qui ne lui apprennent rien du passé et ne font que la révulser sur la cruauté insidieuse d’un présent cynique et obscène. Elle se sent accablée et, pourtant, elle est profondément touchée ; elle se sent en colère en se disant qu’ici on trafique l’histoire non pas en la faisant mentir, mais en fabriquant de l’apitoiement. Il y a quelque chose de sirupeux et de vulgaire, elle le sait, elle le sent. »

Notes avis Bibliofeel, mars 2026, Laurent Mauvignier, Autour du monde

6 commentaires sur “Laurent MAUVIGNIER, Autour du monde

  1. Pas lu! Mais en revanche je suis en train de terminer La maison vide…
    Tu sais, je suis comme toi je ne précipite jamais sur les « prix ». Pourtant et puisqu’on me l’avait offert je le lis.
    Et c’est d’un souffle puissant. Une belle écriture bien charpentée comme j’aime.
    Mais je vais suivre ton conseil et lirai celui-ci!
    Douce soirée Alain…

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    1. Ah merci pour ce beau commentaire. La maison vide a été beaucoup offert, ce qui est une très bonne nouvelle. Laurent Mauvignier est président du jury du prix Inter 2026. J’ai bien envie de postuler… mais je ne crois pas aux miracles. Belle soirée Barbara !

      Aimé par 1 personne

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