Laurent MAUVIGNIER, Continuer

Les Éditions de Minuit, publié en 2016

239 pages

« La veille, Samuel et Sibylle se sont endormis avec les images des chevaux disparaissant sous les ombelles sauvages et dans les masses de fleurs d’alpage ; les parois des glaciers, des montagnes, les nuages cotonneux, la fatigue dans tout le corps et la nuit sous les étoiles, sur le sommet d’une colline formant un replat idéal pour les deux tentes. Et puis au réveil, lorsque Sibylle sort de sa tente, une poignée d’hommes se tient debout et la regarde. » Par cette première phrase du roman Laurent Mauvignier avait capté mon attention, là où il me faut souvent plusieurs dizaines de pages…

J’ai choisi de découvrir Laurent Mauvignier avec Autour du monde, roman publié en 2014. Le courant a tellement bien passé qu’il me fallait poursuivre rapidement avec cet auteur. Le choix n’était pas facile puisqu’il a écrit une vingtaine d’ouvrages, pratiquement un chaque année depuis Loin d’eux en 1999… Parmi les nombreux livres disponibles dans ma librairie j’ai feuilleté Continuer, qu’il a écrit en 2016 après avoir publié une pièce de théâtre Retour à Berratham en 2015. Continuer… Voilà le titre idéal pour prolonger l’agréable rencontre. Il y est question de voyage, de vies en miettes qu’il s’agit de recoller, de chevaux… Très attirant. La visite de La maison vide attendra encore un peu…

Sibylle aurait pu terminer ses études de chirurgie, poursuivre sa relation avec Gaël qu’elle aime follement. Mais rien ne s’est passé ainsi… Elle a accepté la demande en mariage de Benoît, tout allait si mal dans sa vie à ce moment là, elle était reconnaissante qu’il s’intéresse à elle, a eu un enfant, Samuel, avec qui elle vit seule depuis la séparation. Mais Samuel a un fichu caractère et décroche à tous les niveaux. Refusant de le voir sombrer dans la délinquance elle a ce projet fou de partir plusieurs mois avec lui pour un périple à cheval dans les montagnes du Kirghizistan, pour tenter de l’aider et recoudre aussi sa propre histoire.

Ce roman est surprenant, inclassable, étrange et familier, en un mot : magnifique !… écrit par un grand écrivain qu’il me fallait rencontrer sur ma route de lecteur. C’est sûr, je vais continuer à piocher dans son œuvre qui entre si bien dans la psychologie de personnages marquants et décrit avec précision notre époque, ses angoisses existentielles terribles et projetant aussi sa lumière à travers des mots réconfortants.

Il y a dans ce roman une manière de beau style interrogeant le présent, propre à ce que j’ai pu lire dans les Éditions de Minuit (je pense notamment à La Route des Flandres avec aussi une large place aux chevaux…). Cette fois j’ai choisi de partager un passage, une seule longue phrase traversant la page au rythme des chevaux, de leur vitalité, de leur puissance et du temps imagé de la vie avec son début et sa fin :

« Ils ont pris la belle habitude, le soir, selon l’endroit où ils se trouvent, s’il n’y a pas trop d’obstacles, si les chevaux ne sont pas trop épuisés, si le paysage s’ouvre devant eux et déroule un long tapis de terre ou d’herbe, même sèche et pauvre, caillouteuse, mais avec au-devant un replat suffisamment long pour que tout à coup ils défassent la selle, laissent tomber les sacs, tout ce qui les entrave, sans rien se dire, se provoquant, se toisant et n’attendant qu’un signal, un cri, un sifflement, oui, presque tous les soirs, alors qu’ils vont bientôt s’arrêter pour bivouaquer, ils ont pris l’habitude de s’élancer et de faire la course sur quelques centaines de mètres aller et retour, chevauchant à cru, profitant de l’effet de surprise, le temps de lancer un coup d’œil en arrière et de voir comment l’autre réagit, s’il bondit sur son cheval et s’élance à son tour ou s’il prend un temps trop long, s’il refuse de partir, de jouer le jeu, s’il est trop épuisé ou si seulement il n’en a pas envie, ce qui n’est encore jamais arrivé, non, pas une seule fois, que ce soit Sibylle qui provoque le jeu ou Samuel qui le relance, aucun des deux, mère ou fils, ni aucun des chevaux n’a jamais renâclé et à chaque fois on jette un regard en arrière pour voir si l’autre suit, s’il relève le défi, s’il est capable ou s’il n’a pas envie de risquer ses dernières forces de la journée dans un pari inutile qui les amuse parce que c’est un jeu qui finit de briser les corps, de détendre l’esprit, de rompre toutes les digues de la fatigue. Et alors simplement parce que le jour décline, que le soleil est moins brûlant, les faces rocheuses se piquant d’ombres déjà moins fortes et de coupures moins abruptes, dessinant des lignes, des nuances, des replats mauves et jaunâtres de fin de jour, le crépuscule allant baigner d’un flou grisé l’horizon et les montagnes, le ciel et les plaines en contrebas, alors on s’élance à corps perdu, le corps penché sur le cou du cheval, le nez et la bouche en prise avec la crinière et les mains refermées sur les touffes de crin, les jambes plaquées sur les flancs qui s’agitent et les muscles qui roulent et les chevaux comprennent et s’élancent en fendant le vent – le frappant comme s’il était un champ de maïs trop haut qui en retour fouette le visage –, la sueur coulant dans le dos et glissant dans les cheveux, sur le front, aveuglant les yeux, ruisselant sur la poitrine, la sueur et la fatigue, l’humus de l’odeur humaine, salée, âcre, qui se mêle à celle des chevaux, la crinière et la poussière qui dégagent cette odeur et cette chaleur de l’animal et les vibrations de son corps, sa vitesse, sa fougue et sa force qui résonnent dans les bruits des sabots et des fers – claquement, martèlement, roulement sec frappé, rythmé, toujours avec le même son syncopé plus ou moins rapide, plus ou moins fort, jamais défaillant, d’une exactitude multipliée par chaque cheval lorsqu’il s’élance comme l’écho de l’autre, avec la même précision , les chevaux libérant toute leur énergie et cette puissance prête à jaillir alors qu’on la croit à sa limite – mais non, après une journée où ils avaient grimpé, trotté, où ils s’étaient arrêtés des heures à ne rien faire que brûler au soleil, à brouter quand l’herbe était grasse, ça repart, un coup de talon, un geste électrisant tout le corps, les chevaux partageant aussi l’excitation entre eux, le défi devient le leur, ça dure ce que ça dure, c’est court, quelques centaines de mètres avant de retomber, de s’essouffler, de se calmer, humains et chevaux, de se dire que c’est fini, ça finit, on finit par s’arrêter, oui – et même ça est difficile : souffler, retrouver son rythme, sa respiration. »

L’écriture colle au rythme de l’action, calme dans les traversées de paysages ou saccadée, fiévreuse dans la fureur des éléments et des hommes. Les thèmes sont nombreux. Entres autres le malaise des jeunes comment y faire face ? , la haine des autres, de soi au final. Laurent Mauvignier présente l’ensemble avec brio sans être pesant et pourtant aborde des questionnements politiques et sociaux de fond. La relation mère-fils est aussi parfaitement traitée et intéressante. Le pari de l’ouverture à l’autre que fait Sibylle portera-t-il ses fruits, Samuel finira-t-il par accepter de voir en l’étranger autre chose qu’une menace ? Face au danger, à la douleur, aux difficultés de la vie, à l’inconnu qui nous effraie, il faut continuer, comme a dit Samuel Beckett, à qui l’auteur emprunte son titre extrait des derniers mots de L’innommable, et aussi le prénom de son personnage. Je conseille cette lecture tonique et vivifiante ! L’avez-vous lu ?

Notes avis Bibliofeel, avril 2026, Laurent Mauvignier, Continuer

11 commentaires sur “Laurent MAUVIGNIER, Continuer

  1. Bonjour Alain, ce roman est le seul de Mauvignier que j’aie eu l’occasion de lire. Bien que l’écriture soit tout à fait belle et même qu’il y ait de nombreuses prouesses stylistiques des plus sophistiquées ça ne m’a pas follement enthousiasmée, sur le fond. D’accord, c’est bien, c’est pas mal, mais bon, ce n’est pas non plus Kafka ou Dostoïevski. Bonne fin de journée à toi ☀️✨️🌟

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    1. Bonsoir Marie-Anne. Mal à l’aise pour te répondre car j’ai du mal avec les auteurs que tu cites. Je n’arrive pas à les lire…Trop de noirceur peut-être. J’ai besoin de lumière et dans Mauvignier je trouve cette lumière, et qui éclaire notre présent. Bonne soirée 🌈🌷🌻🌞

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    1. Alors que je suis entré direct dans « Continuer », la scène de départ est superbe, très cinématographique… Même si ce roman adapté au cinéma n’a semble-t-il pas été à la hauteur selon les avis que j’ai pu recueillir…

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  2. A la lecture de l’extrait que tu nous proposes, j’ai eu deux réactions. D’abord celle de la gêne du manque de respiration dans l’écriture, sorte de plan séquence trop long. Et puis ensuite, je me suis dit que c’était raccord avec l’action et la course haletante des chevaux et des cavaliers.
    Le parcours des deux personnages reste à découvrir. La beauté et la difficulté du voyage et ce qui en ressort humainement .

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  3. Tu as raison Alan, c’est un extrait à insérer dans l’ensemble. Heureusement ce n’est pas ce rythme à chaque page. Mais c’est un extrait qui me restera en mémoire longtemps. Il m’a fait vivre cette course ! Bonne soirée ☀️

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