Mélikah ABDELMOUMEN, Petite-Ville

Éditions mémoire d’encrier, paru en septembre 2024

305 pages

« Il est là, assis sur tabouret devant son bureau, en noir et blanc, main dans les cheveux, regard qui pétille. Elle se tient debout, grande et musclée, elle porte une longue robe blanche et un foulard de crêpe marron de la même teinte que sa peau ; de petites fleurs blanches sont piquées dans sa coiffure. Et quand la lumière de la fin de journée tombe d’une certaine manière par la fenêtre, on jurerait que Joyce Morris et Simon James se sourient. »

Ce roman fait partie de la pré-sélection pour le Prix des Lecteurs « Quais du Polar » de Lyon dont je suis juré. La mise en commun des avis aura lieu à Lyon le 14 mars et le prix sera remis lors du festival qui a lieu du 3 au 5 avril 2026 autour de la thématique « Chercheurs d’histoires, sciences et fictions ».

Après l’enthousiasmant On ne mange pas les cannibales de Stéphanie Atarit, j’ai absorbé l’impressionnant Bleu, Blanc, Rouge de Benjamin Dierstein, puis dégusté Petite-Ville de Mélikah Abdelmoumen. Rapprocher ici ces deux livres m’éclaire beaucoup sur mes attentes en terme de récit. Bleu, Blanc, Rouge pose des questions sur ce que l’Histoire et la Littérature ont à vivre en commun et nous éclaire sur les angles cachés d’une période précise située vers 1979-1980. Petite-Ville est une fiction assumée et bien menée sur des questions qui sont totalement ancrées dans le réel. Dans cette proximité due à la sélection des libraires partenaires du Prix, la fiction de Mélikah montre une efficacité impressionnante permettant d’aborder des questions complexes, s’adressant avec force à l’intelligence des lectrices et lecteurs. Par ailleurs, ces deux romans sont emblématiques d’une manière d’inventer du récit, brouillant la frontière entre les genres littéraires, empiétant sur sur le roman, l’essai, le récit historique, la poésie (ici la chanson à Simone). Cela en constitue la richesse actuelle du genre Polar, équivalent en quelque sorte à la diversité du Jazz en musique, ce qui me fait l’apprécier de plus en plus.

Présentation de Petite-Ville : Mia et Simon sont nés dans la Zone, un quartier défavorisé d’une banlieue pauvre à la périphérie d’une ville minée par les inégalités. Devenus orphelins, ils sont adoptés par une travailleuse sociale, Annick, imaginant un autre destin que celui qui devait être le leur. Simon a trouvé sa vocation dans le journalisme engagé. Il dénonce les injustices et les discours politiques mensonger qui visent à ce que l’ordre social injuste demeure. Son journalisme à lui aspire à offrir une tribune aux personnes rejetées. Il s’oppose particulièrement à un commentateur populaire, propagateur de haine et surmédiatisé, Michel Renaud. Au début du roman Simon est retrouvé mort dans le parc aménagé de la Zone. Qui a tué Simon ? Mia tente d’enquêter tout en s’occupant seule de sa fille, Simone, et en luttant difficilement contre la dépression qui l’a submergée suite à la mort de Simon qui était bien plus qu’un frère d’adoption.

Blue Skies par Tom Waits. Des sigles FFE (Famille Foyer Éphémère), VDR (Villages de Réinsertion)… tout est faux… TOUT EST VRAI… Des références musicales, je n’ai trouvé que Tom Waits dont j’aime le ton bluesy, mais rien sur les autres interprètes ou TOUT et au-delà puisqu’il reste le vrai des mots et des sentiments. Bien loin de l’IA !

Disons d’emblée tout le bien de l’écriture de cette autrice, avec une belle musique qui ouvre au sens par la beauté. « Je l’ai tout de suite reconnu, même si lui ne semblait pas savoir qui j’étais. J’ai dit bonjour. Il ne m’a pas répondu. J’ai posé ma main sur sa main.Ma peau olivâtre semblait presque blanche contre le marron profond de la sienne. »

La parole de Simon est directe, il a choisi de se battre par les mots, l’écriture et la parole publique : « Discuter avec des imbéciles bardés de pouvoir et d’argent qui s’égosillent sur toutes les tribunes pour crier partout et sans relâche leur peur paranoïaque de perdre ce qu’ils ont, c’est non, avait-il coutume de dire, avec un sourire de canaille. » En face il y a Michel Renaud dont la parole est rapportée (celle de Simon aussi…) dans des pages de couleur grise (avec des extraits de journaux, d’archives audiovisuelles, d’archives nationales, de carnets personnels…). Celui-là est un clone direct de nos chroniqueurs de chaînes d’information, il se repeint en victime lorsqu’il est accusé de mettre en danger Simon James qu’il prend pour cible à longueur de plateaux.

« Certains diront que Simon James l’a bien cherché et que les menaces de mort qu’il reçoit ne sont que méritées. C’est évidemment inacceptable. D’autres, plus mesurés, diront néanmoins qu’avec ses positions qui mettent de l’avant une foi aveugle en la religion de notre temps, le solidarisme, il appelle ni plus ni moins notre nation à se noyer elle-même dans le souci des soi-disant minorités défavorisées. »

Simon passe par une école de journalisme mais comprend vite que rien n’est en adéquation avec ses aspirations. On incite les étudiants à se concentrer sur « les attentes du publics », à privilégier les anecdotes, à savoir créer des polémiques et surtout proscrire les analyses sociologiques, historiques et politiques, jugées ennuyeuses et mauvaises pour les parts de marché.

Voilà un roman sensible, bien écrit, qui fait sens et décrypte ce que nos chaînes d’info ne décryptent pas, fabriquant de l’opinion, la leur et celle de leur financeur, sans s’occuper des faits. Simon et Mia sont des personnages attachants, de vrais héros de roman, indiquant un chemin, difficile et incertain, mais un chemin quand même, pour que la vie continue sans qu’un camp remporte une victoire mortifère, en n’oubliant pas la cité qui a vécu sous le Parc tout neuf de la Zone, en n’oubliant pas Simon. J’ai apprécié l’originalité des pages grises intercalées apportant un éclairage sur le récit immédiat, rappelant avec force que nous avons besoin de collecter des preuves du réel, que l’instantané des médias, des réseaux sociaux, nous conduit vers un avantage désastreux des fausses informations, à la fabrique de raisonnements erronés construits sur la simplification et le mensonge. Sans suspens haletant, l’enquête se concentre sur les commanditaires du crime, autour des médias du groupe Bonnefoy et de la municipalité à laquelle il est lié, interrogeant les responsabilités individuelles et collectives.

Mélikah Abdelmoumen est romancière et essayiste. Elle est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon. Figure incontournable de la scène littéraire québécoise, elle vit à Montréal. C’est peut-être elle qui s’exprime à travers les paroles de Stella a son fils Simon.

« Elle lève la tête de son carnet et me regarde dessiner. Puis elle me dit « Écrire, nommer le monde et parfois l’inventer pour dire ce qu’il pourrait avoir de beau, ou combien il pourrait devenir laid si nous ne faisons pas attention. C’est la plus belle chose au monde. Je pense que rien ne m’aide à vivre autant que ça. » Elle me sourit et ajoute : « Sauf toi, bien sûr, mon coco. Toi aussi, tu m’aides à vivre. Sans toi et mes carnets, je ne sais pas ce que je deviendrais. »

« Elle racontait les émissions de télé et de radio dont les discours haineux contre les différents les mal-nantis s’immisçaient pourtant jusque dans les esprits de ces gens-là. Précisément ceux qu’ils visaient. Les poussant à se haïr et à se détester les uns les autres et s’assurant ainsi de les garder exactement là où ils étaient. »

Au final Petite-Ville de Mélikah Abdelmoumen et Bleu, Blanc, Rouge de Benjamin Dierstein sont à la limite du genre policier. C’est une surprise pour moi de les retrouver en lice pour le Prix des Lecteurs Quais du Polar… Mais j’aime bien m’aventurer au-delà des limites et j’adore les surprises ! Et vous ?

Notes avis Bibliofeel, janvier 2026, Mélikah Abdelmoumen, Petite-Ville

5 commentaires sur “Mélikah ABDELMOUMEN, Petite-Ville

    1. Oui la sélection est plus intéressante que je supposais et renforce mon sentiment d’une grande diversité du genre ( et qualité…). J’en ai seulement six à lire car la pré-sélection a été faite en amont par des librairies et bibliothèques partenaires, si j’ai bien compris (j’en saurai plus le 14 mars…). Rien à voir avec le Prix Orange auquel j’ai participé en 2024 avec plus de 70 romans reçus sur deux mois. Voici la liste des romans reçus : ARTARIT Stéphanie, On ne mange pas les cannibales – Belfond, DIERSTEIN Benjamin, Bleus, Blancs, Rouges – Flammarion, MEY Louise, 34m2 – Le Masque, CIECHELSKI Olivier, Le Livre des Prodiges – Le Rouergue, DECOUTY Eric, Les Braises de l’incendie – Liana Levi, ABDELMOUMEN Mélikah, Petite ville – Mémoire d’encrier. Une bien belle aventure et qui va me faire découvrir ce célèbre festival… Bonne journée et merci pour ton message !

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