Paul AUSTER, Moon Palace

Paru en 1990 aux Éditions Actes Sud pour la traduction française,

Lu dans l’édition Babel d’août 2018

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Bœuf

472 pages

C’est avec plaisir que je participe à ce rendez-vous proposé par le blog « le boucheaoreille » en l’honneur de notre ami regretté, Goran, aux chroniques et échanges si riches. Il s’agissait de lire pendant l’été « Moon Palace » de Paul Auster dans le cadre d’une lecture commune puis de publier nos chroniques ce 15 septembre.

Plusieurs semaines ont passé depuis la lecture mais elle est suffisamment marquante. De toute manière Paul Auster donne un aperçu de l’histoire dès le premier paragraphe, permettant de se remettre facilement dans le sujet.

Et si je partais des personnages ? Marco Stanley Fogg raconte sa vie. Arrivé à New-York en 1965, il découvre seulement sept ans plus tard l’identité de son père, juste à temps pour assister à son enterrement. Il s’agit d’un roman d’aventure où les péripéties sont spoliées systématiquement. La surprise vient ensuite par la narration bien chargée en surprises et en invraisemblances d’où une impression de mystère. L’auteur dit lui-même qu’il se concentre sur les petits détails éphémères, l’amenant à croire que les scènes ont eu lieu en vérité. La recherche familiale est une quête d’identité pour Fogg et un terrain fertile pour l’auteur, cette citation peut en attester, elle est en outre suffisamment obscure pour la donner sans dévoiler l’intrigue :

«… Barber et oncle Victor, choqués par un tel étalage public de grossièreté, échangent en hochant la tête un sourire navré. Sans se douter, bien sûr, que cet homme est le père de l’un et le futur grand-père du neveu de l’autre. De telles scènes offrent des possibilités sans limites, mais je m’efforce en général de les faire aussi modestes que je peux… »

Le nom Fogg rappelle bien entendu le héros de Jules Verne du Tour du monde en 80 jours. Paul Auster écrit sur l’Amérique, sur deux générations et même au delà, puisqu’il évoque Christophe Colomb et le massacre des indiens.

Le récit commence dans la période de grande pauvreté de M.S. Fogg, parfaitement décrite à travers l’intensité de l’écriture réaliste de l’auteur. Arrive une bonne étoile dans la vie de Fogg lorsque Kitty Wu s’intéresse à lui, cherche à l’aider… Il passe son chemin revenant à son errance. La scène se répétera plus tard quand vivant enfin avec Kitty, il n’accepte pas que celle-ci refuse de garder l’enfant qu’elle porte. Emily, la mère de Fogg, est aussi une comète qui traverse le récit, entièrement occupé par le besoin de construction, destruction des hommes… Autre personnage féminin, Mme Hume, l’infirmière et la gouvernante d’Effing, un vieillard acariâtre dont elle subit les brimades et insultes.

« – Taisez-vous, garce, coupa Effing. Taisez-vous ou je vous écrase. C’est mon argent, et j’en ferai ce que je veux. Je suis sous la protection de mon fidèle garde du corps et il ne m’arrivera rien. Et même s’’il m’arrivait quelque chose, ça ne vous regarde pas. Vous m’entendez, grosse vache ? Plus un mot, sinon, à vos bagages ! »

Ce Effing occupe une bonne partie du roman. Ayant vécu plusieurs vies, peintre, aventurier, maintenant dépendant et toujours donneur de leçons, il va prendre Fogg à son service pour les promenades, la compagnie et l’écriture de ses mémoires. Fogg s’accommode du personnage, comme une punition méritée, un objet d’étude pour les livres qu’il envisage d’écrire.

« J’étais un moine en quête d’illumination, et Effing mon cilice, les verges dont je me fouettais. »

Auster est un conteur et ce qu’il conte est affligeant : l’argent qui peut arriver d’un coup suite à un héritage… où une escroquerie, un vol. Tout est bon à prendre et si la misère revient à nouveau, on recommence de la même façon ou presque… Le bon vieux mythe américain encore et toujours. Bienvenu dans le capitalisme avec ses sujets réduits au désir individuel de puissance par l’argent !

J’ai découvert dans ce récit Nicola Tesla, originaire de Serbie, inventeur du courant alternatif – le champ magnétique circulaire – bien plus puissant que le courant continu d’Edison, placé là pour sa folle inventivité et son génie pour faire parler de lui. Un archétype des États-Unis. La réflexion sur les sciences est extrêmement basique, déconnectée des autres disciplines telles que sociologie, philosophie… Au lecteur de se rappeler la célèbre idée de Rabelais « Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

« L’Exposition universelle venait de commencer quand nous sommes arrivés. Encore un hymne au progrès, mais qui cette fois me laissait assez froid, après ce que j’avais vu en Europe. Imposture, tout ça. Le progrès allait nous fiche en l’air, n’importe quel nigaud aurait pu vous le dire. »

Ce grand récit de l’Amérique est éprouvant tant les personnages se heurtent à une foule de problèmes sans trouver ou prendre la solution quand elle se présente. Reste l’impression pénible de tourner en rond sans que soit proposé de porte de sortie.

Fogg veut devenir écrivain et semble un double de l’auteur questionnant le rapport à l’argent, l’errance et le destin. Version souterraine de la vie de l’auteur ?

« De tous les auteurs que j’avais lus, Montaigne m’inspirait le plus. Comme lui, je tentais d’utiliser mes propres expériences pour structurer ce que j’écrivais, et même quand le matériau m’entraînait dans des territoires plutôt extravagants ou abstraits, j’avais moins l’impression de parler de ces sujets précis que de rédiger une version souterraine de l’histoire de ma vie. »

Je suis très satisfait d’avoir participer à cette lecture commune qui me fait découvrir un auteur singulier. J’aurais vraiment apprécié une plus forte présence des êtres lumineux tels que Kitty, Mme Hume, Émily. Toutes ces femmes généreuses sont malheureusement des personnages secondaires derrière des hommes troubles tels que Effing ou Fogg, l’indécis perpétuel…

Notes avis Bibliofeel septembre 2022, Paul Auster, Moon Palace

25 commentaires sur “Paul AUSTER, Moon Palace

  1. Bonjour Alain ! C’est un grand plaisir de lire ta chronique sur ce livre marquant. Ton analyse est très fine et aborde plusieurs aspects auxquels je n’avais pas réfléchi mais qui me semblent vrais.
    Au final je sens que ton avis sur ce livre est mitigé et que tu l’as trouvé trop sombre…
    Je note ta participation pour le récapitulatif que je publierai ces prochains jours.
    Bonne journée à toi 🙂

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  2.  » J’aurais vraiment apprécié une plus forte présence des êtres lumineux tels que Kitty, Mme Hume, Émily. Toutes ces femmes généreuses sont malheureusement des personnages secondaires derrière des hommes troubles tels que Effing ou Fogg, l’indécis perpétuel… » : ah je suis bien d’accord ! Je m’étais également fait la réflexion !

    Aimé par 2 personnes

  3. J’ai participé aussi mais je n’ai pas été très enchantée par cette lecture. Et c’est bien vrai pour les personnages féminins dans le livre. On dirait qu’elles sont au service de l’homme et malheureuses comme tu le soulignes.

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  4. Toutes ces chroniques que je lis sur ce roman me donnent envie de le lire. Nikola Tesla est aussi présent, entre autres, dans le roman de Christopher Priest, « Le Prestige » qui a été adapté par Christopher Nolan. C’est Bowie qui joue Tesla dans le film, un Bowie à moustaches !

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    1. Merci pour le commentaire et ces informations sur Tesla. On entend beaucoup parler de ce personnage. France culture lui a consacré cet été 4 émissions d’une heure chacune : « Nikola Tesla, une vie électrique ». A réécouter, cela en vaut la peine. Le livre de Auster amène bien des questionnements et de multiples prolongements inattendus. La littérature ouvre sur le monde et ce livre là même imparfait joue son rôle…

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  5. Bonjour,
    J’allais évoquer le titre de Christopher Priest (qui hormis le fait qu’il évoque Tesla, est très bon) mais je vois que Sandrine m’a devancée !
    J’ai lu Moon Palace il y a longtemps, mais je me souviens d’une impression mitigée, liée notamment aux longueurs de la dernière partie. Ma lecture pour cet hommage s’est aussi soldée par un avis partagé. Pour autant, Paul Auster est un écrivain que j’apprécie dans l’ensemble (j’ai par exemple adoré « Le livre des illusions »).

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    1. Non au contraire, les personnages féminins sont magnifiques. Ce sont les hommes de ce roman qui sont décevants, mais cela est conforme à l’histoire et aux mythes américains…

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  6. Merci beaucoup pour cette belle chronique, Alain. Je n’avais pas remarqué cette place des personnages féminins ni leur message beaucoup positif que celui des hommes. Très intéressant. Je suis très content, comme toi, d’avoir fait cette lecture commune, et cela fait chaud au coeur de voir autant de personnes saluer la mémoire de Goran.

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    1. A la fois Paul Auster décrit que ce qui existe à cette époque (et maintenant encore…), les femmes cantonnées à la douceur, l’amour, les seconds rôles. Alors que la violence de Effing peut être perçue comme du charisme, un caractère fort. Moi ça ne me convient pas.
      Je suis ravi de ces échanges pour la lecture commune de Goran. Ma chronique ne serait certainement pas tout à fait la même aujourd’hui, preuve de la richesse de l’œuvre. Merci Patrice pour ce retour !

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    1. Moi c’est le premier, grâce à une lecture commune tout à fait intéressante. J’ai aimé… mais sa pensée m’a semblé confuse… A moins que ce ne soit la mienne !!! J’aimerais bien en lire d’autres afin d’avoir une idée plus juste de cet auteur.

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