Jón Kalman STEFÁNSSON, D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds

Chronique familiale

Traduit de l’islandais par Eric Boury

Éditions Folio, publié en septembre 2015, parution originale en 2013

470 pages

Il convient de souligner que ce premier récit possède une suite tout aussi captivante, laquelle peut être appréciée de manière autonome. L’auteur maîtrise l’art de la reprise et de la redite, sans que cela n’entrave la fluidité de la lecture ; au contraire, cela s’apparente à une mélodie comportant ses refrains et ses couplets. Cette suite, intitulée « À la mesure de l’univers », a été publiée en 2017, après une parution originale en 2015, elle compte 466 pages.


C’est une chronique familiale comme l’annonce le sous-titre. Ces deux romans se distinguent des autres publications de cet auteur de grande renommée islandais, se renouvelant sans cesse même si on retrouve des thèmes similaires : le souvenir, la continuité de la vie, la transmission, les errances inhérentes à chaque parcours ainsi que la mort…

L’histoire se déroule à différentes époques, auscultant délicatement trois générations. Les titres des chapitres aident à suivre la temporalité : le début du XXᵉ siècle, les années 1970-1980 et le présent avec le retour d’Ari. Ari est un homme d’une cinquantaine d’années qui regrette d’avoir quitté sa femme et ses enfants. Il pense à sa mère, morte trop tôt, et se souvient de sa jeunesse.

J’ai retrouvé ce style particulier de Stefánsson, un style poétique où on passe du banal à l’extraordinaire, de la prose à la poésie, en quelques lignes. Se laisser porter comme lorsqu’on nage dans les vagues est une nécessité, aidé par des titres de chapitre énigmatiques et magnifiques. Par exemple celui-ci : « La mort est au volant d’une Mercedes noire à Berlin, la démarche d’une jeune fille menace les équations algébriques, et bientôt l’air crache un vol de goélands blancs. »

La petite ville de Keflavík occupe une place centrale dans le récit, un port éprouvé par les quotas de pêche, des bateaux qui s’en vont et sa base américaine héritée de la guerre. La mer, le vent, une nature splendide et parfois hostile constituent un environnement propice à la réflexion sur le sens de l’existence.

« Étreinte est sans doute le mot le plus beau de toute notre langue. Ouvrir ses bras pour toucher une autre personne, tracer un cercle autour d’elle, s’unir à elle l’espace d’un instant afin de constituer un seul être au sein des maelströms de la vie, sous un ciel ouvert d’où Dieu est peut-être absent. »

Jón Kalman Stefánsson est un conteur fabuleux. Son récit se présente comme la vie, pas toujours parfaitement organisée, des choses disparates qu’on tente de maîtriser. Des bribes de souvenirs qui en amènent d’autres. Et puis survient un passage proche du sublime, où le bonheur absolu de la vie émerge de la page. Ainsi espoir et beauté surgissent du chapitre « Tout s’est éclairci quand sept perdrix des neiges ont pris leur envol, fondant de leurs ailes immaculées la nuit qui nous surplombait ». Des perdrix abattues, des ailes inutiles et toute la beauté du monde dans celles qui s’enfuient à tire-d’aile… Pour Ari et son ami vient toujours l’heure des bilans : « N’étions-nous pas venus dans ce monde abîmé, violent et sublime afin de l’adoucir un peu ? »

La vie des grands-parents est rythmée par les sorties en mer pour ramener le poisson. Oddur, le grand-père d’Ari, est un capitaine de bateau légendaire ancré dans l’Islande traditionnelle. Sa femme Margrét possède une forte personnalité, elle ressent le désir d’une autre vie remplie de lumière et de poésie, ce qu’elle partage avec son frère Tryggvi et qu’elle transmet tragiquement à son fils Þórður (passionné de littérature mais contraint de devenir marin). Évidemment, l’auteur s’inscrit dans cette lignée, procurant un accès élargi au monde et à la puissance de la nature.

Dans ce roman et sa suite, l’écrivain explore avec brio l’opposition entre l’ancien et le moderne, la laideur et la beauté. Il peut aussi bien philosopher sur un brin d’herbe et sur le temps et les étoiles dans l’immensité de l’univers. Il ne connaît aucune limite, son talent lui permet d’explorer tous les domaines.

Durant cet été, j’ai lu tout ce qui a été traduit de cet écrivain islandais, Jón Kalman Stefánsson. Je n’ai trouvé que des chefs-d’œuvre… Le roman est également parsemé d’évènements et de chansons de l’époque, enrichissant les souvenirs. Ancré dans le réel afin de mieux s’en échapper, vers les étoiles…

Autres citations :

« Jamais nous ne pouvons tout dire, le monde ne dispose pas de la patience nécessaire, en tout cas, bien peu de choses qui sont ici contées, qui ont été dites et le seront, vie et mort, douleurs et sourires, ne seraient advenues en l’absence de Tryggvi, sans lui, nous reposerions tout au fond du silence, nous ne serions que silence, nous serions un néant qui n’est pas même une mort, ce qui n’advient jamais ne devient jamais rien, et ce rien ne saurait pas même périr. »

« Les poèmes ont sans doute le pouvoir de sauver le monde, mais ceux qui les lisent sont si peu nombreux, et leur nombre va diminuant : ils sont une ethnie en voie d’extinction. On devrait d’ailleurs leur accorder le statut d’espèce protégée et il faudrait que l’UNESCO pense à les inscrire au patrimoine de l’humanité. »

« Il est aisé de mesurer les performances de l’intellect, c’est sans doute pour cette raison que la plupart des choses sont évaluées à cette aune. À l’aune de l’intellect, les résultats : ce qui relève de l’évidence, ce qui est palpable. Mais il est plus difficile de mesurer l’essentiel : ce que nous avons de plus précieux : la perspicacité, la sensibilité, le sens moral. Un quotient intellectuel de 130, mais environ 12 d’intelligence émotionnelle. À quoi bon avoir un intellect performant si on ne comprend même pas ce qu’on a sous les yeux ? »

Notes avis Bibliofeel, août 2026, Jón Kalman Stefánsson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

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