Jón Kalman STEFÁNSSON, Mon sous-marin jaune

Traduit de l’islandais par Eric Boury

Éditions Folio, publié en février 2026, parution originale en 2022

472 pages

Cette lecture clôt un épisode incroyable au regard de mes habitudes de lecture, lesquelles consistent à naviguer d’une autrice, d’un auteur à l’autre, ainsi qu’à explorer divers genres, en fonction de mes envies du moment. Pour la première fois, après la rencontre en librairie de Jón Kalman Stefánsson, venu présenter Corps célestes à la lisière du monde, j’ai lu dans la foulée l’intégralité de ses romans traduits en français. Le choc a été tel, avec la longue lettre incandescente du révèrent Pétur constituant son dernier roman, que j’ai poursuivi par la lecture de la trilogie du « gamin » : Entre ciel et terre, La tristesse des anges et Le cœur de l’homme. Cela ne m’a pas arrêté et j’ai creusé encore dans son œuvre toujours excellemment traduite par Eric Boury : Ton absence n’est que ténèbres puis Asta, conseillés par vos commentaires ont été les suivants. Ensuite j’ai continué avec Lumière d’été, puis vient la nuit et D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds avec sa suite A la mesure de l’univers. Mais ça ne me suffisait pas pour comprendre ce que l’auteur voulait exprimer à travers ses histoires captivantes, parlant avec les défunts, et toujours assez mystérieuses. Son nouveau roman m’apparaissait en décalage par rapport à tous les précédents. Je viens de terminer cette série de dix romans par Mon sous-marin jaune et j’ai enfin trouvé certaines réponses à mes questions.

Mon sous-marin jaune ne m’attirait pas vraiment au départ. Il me semblait s’y trouver une ode à la musique des Beatles. Groupe que j’ai bien aimé, mais je ne voyais pas trop l’intérêt. Par défi je l’ai demandé dans une petite librairie du bord de mer portant un joli nom : « L’embellie ». C’est son roman le plus abordable, le plus léger en apparence, le plus autobiographique et grave en réalité. Le ton surprend, peut-être lié à la difficulté de parler directement de son enfance, de ses traumatismes qui l’ont certainement entraîné dans cette boulimie d’écriture. L’auteur force l’humour, les situations cocasses. Sa mère est morte de maladie alors qu’il n’avait que sept ans. Ils étaient très proches et c’est par elle que le gamin a été initié à la beauté des mots, à la poésie et à l’amour. Il raconte que sa mère lui avait demandé de lui écrire un poème. Ce qu’il a fait mais sans pouvoir lui remettre. Et c’est peut-être son œuvre complète qu’il lui dédit, lui permettant ce dialogue au fil des ans, au moins jusqu’à Mon sous-marin jaune.

« Ma mère me lisait beaucoup d’histoires et affirmait parfois qu’elles abritaient plus de sagesse que l’être humain. Certes, pas toutes, ajoutait-elle, en revanche, les meilleures sont capables de nous apporter des réponses. Quelles réponses, maman ? Demandais-je alors, puis voici qu’elle meurt et cesse tout à fait de m’adresser la parole. »

L’enfant n’accepte pas la séparation brutale, irrémédiable, et souffre de se retrouver seul face à un père qui ne parvient pas à s’exprimer, avec qui il ne partage rien. « Le problème, c’est que je ne l’intéresse pas du tout. » Cette figure du père, travaillant dur dans le bâtiment, mal aimant, alcoolique, voire violent, se retrouve dans la plupart des romans précédents. Je pense notamment à Jacob dans D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds aussi à Sigvaldi dans Asta, ce peintre en bâtiment tombant de l’échelle au début du roman qui voit défiler toute sa vie.

Le jeune garçon vit chez sa tante, revient par épisodes chez son père puis doit composer avec une belle-mère taiseuse et une nouvelle famille dysfonctionnelle. Il s’isole totalement dans la solitude et dans les livres. C’est très touchant et très drôle de le voir alterner la lecture de Tarzan et de l’Ancien Testament, lecture pas adaptée à son âge qu’il a bien sûr du mal à comprendre (ou qu’il comprend trop bien avec la franchise des enfants), lisant les histoires comme un conte. Au cours de catéchisme il joue le rôle de Candide face au redoutable Agust (formidablement bien décrit en prédicateur illuminé) assisté de son épouse, Liney-Les-Lunettes, qui « joue à l’harmonium des chants composés par l’Éternel. » J’ai bien ri quand il juge les chants de bien piètre qualité et qu’il préfère ceux des Beatles… L’enfant trop précoce énerve son père, le pasteur et les adultes en général.

« Lana Del Rey et sa chanson qui résonne dans le téléphone de l’ancien Beatles me renvoient en avril 1970 – je suis à l’école du dimanche dans la salle au-dessus du magasin de Sobekk, je viens de poser à Agust une question sur la mère de Jésus et l’épouse de Dieu. Ils étaient peut-être mariés, dis-je, peut-être qu’elle est morte et que tout le monde est si triste que personne n’arrive à en parler, même pas Jésus et le Seigneur. »

Il pose trop de questions, peuplant sa souffrance et sa solitude avec les personnages qu’il découvre dans les livres, les plaçant dans son environnement traumatique à coté de ses chanteurs préférés. Ainsi on verra voyager à l’arrière de la Trabant poussive du père, et boire la vodka à même le goulot, l’Éternel et Johnny Cash, remplacés plus tard par Simon & Garfunkel… C’est un beau détour que ce Dieu irascible, copain de beuverie de son père, dont le fils Jésus, plus enclin à l’amour, a également perdu sa mère d’où une proximité avec le gamin… L’image est forte et il fallait s’appeler Jón Kalman Stefánsson pour la tenter et la réussir.

« Et lorsque Jésus rit, les oiseaux du ciel se mettent à chanter, les araignées libèrent avec délicatesse les mouches piégées dans leurs toiles. La mort offre un bouquet de fleurs à la vie, le capitalisme prend rendez-vous chez le médecin pour le prier de lui greffer un cœur de manière qu’il puisse savoir ce que sont les sentiments. »

Dans celui-ci j’ai en tête bien des passages géniaux en ce qui concerne l’écriture. Par exemple l’histoire des leçons de conduite, ou le récit des moments passés chez le couple âgé au-dessus, Sessa et Gudmundur, où il va boire un chocolat chaud, l’histoire de la timidité des géants, la découverte de l’agnelage quand il passe l’été à la campagne dans la famille de la belle-mère. Aussi l’histoire des leçons de menuiserie à l’école qui ne sont pas pour lui :

« Je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre de choses, je suis débordé de travail, je dois lire la Bible et comprendre comment tout à commencé, où est parti le Dieu de douceur, comment s’y prendre pour contourner la mort et atteindre ceux qui comptent plus que tout à nos yeux. »

Les Beatles sont très souvent cités et inclus dans l’action. J’ai choisi « I want you », de l’album Abbey Road, sorti en 1969, un titre rock et blues que j’apprécie particulièrement.
« La manière dont le soleil inonde la porte ouverte, telle une nouvelle mélodie des Beatles ou de Schubert, le vol de sterne arctique agile et vive comme l’éclair qui plonge vers le sol pour lancer ses attaques contre la mort et les piaillements des goélands qui s’ensuivent, le cri des phoques sur l’estran en contrebas, le bêlement fragile et grêle des agneaux nouveaux-nés qui essaient de se mettre debout, encombrés par leur pattes frêles, ils retombent, tête la première, mais essaient aussitôt de se relever car il n’existe pas grand-chose qui soit plus puissant et plus optimiste que la vie. »

Les femmes sont magnifiées, et pour cause, quand il parle des femmes il pense à sa mère. La force, la passion sont bien souvent de leur côté dans les autres romans de Stefánsson. Je pense à ces couples passionnés et inoubliables enrichissant toutes ces pages lues cet été : Margret et Oddur au cœur du dyptique D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds / A la mesure de l’univers ; Helga et Sigvaldi dans Asta ; Aldis et Haraldur dans Ton absence n’est que ténèbres ; Gudmundur et Petus dans Corps célestes à la lisière du monde ; Kristin et Kjartan dans Lumière d’été, puis vient la nuit… Toutes sont des femmes fortes, des femmes qui prennent l’initiative bien souvent !

L’enfant s’est habitué à vivre, à parler avec les défunts, à défaut de communication avec son entourage. Örn est l’ami d’enfance, peut-être celui à l’origine du personnage de la trilogie, nommé Le gamin. Il y a souvent une forme de thérapie dans l’écriture et cette œuvre en est un exemple saisissant. Mon sous-marin jaune marque un tournant et explique pourquoi j’ai trouvé Corps célestes à la lisière du monde si différent. Il est le roman de la fin de ce dialogue incessant avec sa mère, avec l’Éternel, avec Paul Mac Cartney, voire avec le chien sans nom qui s’appelle Chien. Il est renaissance et désir de vivre à plain-pied dans le monde réel. Voilà pourquoi ensuite Corps célestes à la lisière du monde pose des problèmes plus sociaux, et même s’il s’inscrit dans une période lointaine de l’Islande il nous parle avec force de l’actualité du monde et de ses conflits. Les vivants prenant enfin plus de place que les morts.

« Les meilleurs livres, ou disons les plus marquants, sont des navettes spatiales qui voguent à la vitesse de la lumière et ont la faculté de convoquer toute une galaxie entre leurs pages. Les romans islandais ont une importance capitale pour nous qui vivions ici, aux confins de l’Europe, mais ils comptent parmi eux un plus petit nombre de navettes spatiales qu’il y a de doigts à la main qui écrit ces lignes. La plupart sont des avions dotés d’une seule hélice qui nous offre une petite excursion – un bref survol de nos touffes d’herbe. »

Les livres de cet auteur sont parmi les meilleurs que j’ai lus. J’y retrouve dans un style totalement différent et singulier la force d’un chef d’œuvre La promesse de l’aube de Romain Gary. Merci Jón Kalman Stefánsson pour ce grand périple en navette spatiale en décollant de cette île lointaine du nord de l’Europe. Pas facile après cela de survoler les touffes d’herbe…

La réflexion sur le rôle de la littérature est magnifique dans le dernier chapitre avec un intitulé comme Stefánsson sait en trouver « Souvenez-vous de moi, et les chars d’assaut se figent » (musique de Paul McCartney, paroles : la terre de Mésopotamie) :

« Je continue à creuser. Et de nouveaux évènements effleurent à chaque pelletée, certains tout à fait oubliés, si totalement oubliés que, l’espace d’un instant, je crains qu’ils n’aient jamais existé, je crains d’être en train de creuser mes rêves et l’ensemble des mondes parallèles que j’ai inventés dans ma tête pour tromper la solitude, adoucir les assauts de la réalité, et j’hésite, en proie au doute, puis je me rappelle les vers écrits par la comète il y a cinq mille ans, ces vers disant que tout ce qu’on a un jour pensé, créé, écrit d’une manière qui a compté, qui a ému, tout cela existe et ajoute des dimensions à l’existence, tout cela l’agrandit et, par conséquent, fait reculer la mort. Je continue donc à creuser, plus profond encore. »

Avez-vous déjà eu l’occasion de vous plonger sans interruption dans l’ensemble des œuvres d’une autrice ou d’un auteur ?

Notes avis Bibliofeel, novembre 2026, Jón Kalman Stefánsson, Mon sous-marin jaune

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