Luis SEPULVEDA, Un nom de torero

Editons Métailié, 1994, pour la traduction de l’espagnol (chili) par François Maspéro

La fin de l’histoire,Éditons Métailié, 2017, traduction de David Fauquemberg

Après plusieurs artistes qui m’étaient chers – le chanteur émouvant Christophe, le musicien débonnaire et génial Manu Dibango, le saxo libre et aérien Lee Konitz –, c’est Luis Sepulveda qui est décédé le 16 avril à 70 ans, victime de la pandémie actuelle, de ce virus qui nous enlève, plus rapidement qu’on aurait souhaité, bien des artistes singuliers.

Les Quilapayùn (cités dans le récit) et Catherine Ribeiro,
« Entre morir y no morir », magnifique poésie de Pablo Neruda

Luis Sepulveda a eu sa vie bouleversée par le coup d’état de Pinochet comme beaucoup de chiliens. Nombreux opposants ou/et artistes – ceux qui n’ont pas été assassinés –, ont dû se réfugier dans divers pays d’accueil, dont une bonne partie en France. Ce décès est comme une fin de partie, le temps emportant peu à peu les hommes qui témoignaient. Heureusement il reste leurs œuvres qu’il est encore possible de partager, notamment sur nos blogues, cela permet de transmettre l’espoir, ce qu’ils avaient réussi à faire dans des périodes vraiment difficiles. Une invitation encore aujourd’hui à garder la mémoire du passé et, par l’art également, réinventer toujours la liberté.

Il affirmait que le roman était un merveilleux outil pour transmettre l’histoire et lutter contre l’oubli car l’histoire officielle se fait souvent sans les peuples qui l’ont construite. Ce roman « Un nom de torero » tient à la fois du roman historique et du polar. A travers son personnage de Juan Belmonte, c’est la vie de l’auteur qui se dévoile, le récit étant constitué d’un mélange étroit d’autobiographie et de fiction. L’auteur a fréquenté les mêmes endroits et côtoyé les mêmes réseaux que son héros. L’histoire du XXe siècle s’y étale et on découvre une parole libre avec la densité des difficiles luttes menées. Il sait de quoi il parle et cela rend ses écrits passionnants et rares, peu de livres actuellement traitent de ces sujets.

Juan Belmonte, ancien guérilléro et Franck Galinsky, ancien militaire de la Stasi, sont sur la même piste d’un trésor passé en terre de feu pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils vont converger tout au long de l’histoire vers un même lieu pour un duel au bout du monde. On a là, un beau roman policier sur fond très crédible de lutte entre les différents clans et services secrets.

« Le cavalier était à quelques deux cents mètres et montait un mantungo, un cheval poilu qui patientait en mordillant des brins d’herbe. Le cavalier avait le corps engoncé dans un poncho noir qui couvrait également les flancs de l’animal, le chapeau de gaucho à bord court rabattu sur les yeux, et il ne bougeait pas un muscle. »

Luis Sepulveda a eu une vie bien remplie. Il a connu l’exil du Chili après le coup d’état du général Pinochet en 1973, impliqué directement car membre de la garde personnelle de Salvatore Allende, la GAP, dont bien peu avait survécu à l’arrivée du terrible dictateur qui l’avait condamné à 28 ans de prison. Libéré en 1977, grâce à l’intervention d’Amnesty International, il s’était exilé en Équateur, au Pérou et en Colombie et s’était investi dans le théâtre tout en poursuivant son engagement auprès de mouvements révolutionnaires.

En 1978, il passe un an avec des indiens d’Amazonie dans le cadre d’une étude de l’Unesco traitant de « l’impact de la colonisation sur les populations amazoniennes ». Avec son premier roman, « Le Vieux qui lisait des romans d’amour », traduit dans une quarantaine de langues, il invitait à repenser notre rapport à la nature, thème on ne peut plus actuel en cette période de réchauffement climatique et de pandémie virale. Après avoir vécu à Hambourg et à Paris, il s’installe en 1996 à Gijón, dans le nord de l’Espagne, restant un écrivain très actif et reconnu.

« Un nom de torero » est un superbe roman, un témoignage fort d’une époque qui s’éloigne. Le monde change vite et pas forcément en mieux. L’auteur reconnaît beaucoup de défaites mais l’espoir ne l’a jamais quitté. Il parle d’une époque où la solidarité trouvait de larges échos au niveau mondial, une sorte de mondialisation de droits revendiqués, loin de ce repli sur soi prôné paradoxalement par la mondialisation avec l’argent et les multinationales. 

L’auteur a donné, bien des années après, une suite à ce roman intitulée : « La fin de l’histoire » où on retrouve Belmonte dans la soixantaine (même âge alors que Sepulveda), ayant déposé les armes depuis des années, vivant retiré en Patagonie près de la mer avec sa compagne, Veronica, qui ne s’est pas encore complètement relevée des tortures qu’elle a subies sous la dictature de Pinochet. Mais les services secrets russes qui connaissent ses talents de guérillero et de sniper vont le forcer à leur prêter main forte. À l’autre bout du monde, un groupe de cosaques nostalgiques a décidé de libérer le descendant du dernier ataman, Miguel Krassnoff. Fils des cosaques russes qui ont participé à la Deuxième Guerre mondiale dans les régiments SS, Krassnoff est devenu général de l’armée de Pinochet, avant d’être emprisonné à Santiago pour sa participation à la répression et à la torture pendant la dictature militaire. De la Russie de Trotski au Chili de Pinochet, de l’Allemagne d’Hitler à la Patagonie d’aujourd’hui, « La fin de l’histoire » termine cette traversée du XXe siècle tout entier.

Point important, donnant toute sa valeur de témoignage de ce roman, le sinistre Miguel Krassnoff a bien existé et est encore à l’heure actuelle dans les prisons chiliennes. On voit concrètement dans « La fin de l’histoire », comment l’Europe et surtout les États-Unis ont influé sur le devenir de l’Amérique du sud après la Deuxième Guerre mondiale, avec la volonté d’éviter tout pouvoir alternatif, recyclant les criminels nazis pour des basses œuvres secrètes. Sepulveda l’affirme : si Allende avait réussi à conserver le pouvoir, acquis pacifiquement et démocratiquement, la destinée de l’Amérique du sud aurait pu en être changée. Et ça un grand pays ne le voulait pas quitte à miser sur le fascisme.

On a un très beau personnage de femme avec Veronica qui fait écho à la compagne de l’auteur, la poétesse Carmen Yanez, elle-même victime de tortures dans les prisons de Pinochet. Il l’avait crue morte et la retrouva bien des années plus tard, en Europe.

Merci Luis Sepulveda pour cette œuvre littéraire (et cinématographique) riche et édifiante, empreinte de dignité humaine et de bienveillance.

Notes avis Bibliofeel avril 2020, Luis Sepulveda, Un nom de torero

8 commentaires sur “Luis SEPULVEDA, Un nom de torero

  1. Bonsoir Bibliofeel.
    J’avais lu et beaucoup apprécié « Le vieux qui lisait des romans d’amour » et votre article m’a donné envie de passer à « Un nom de torero ». Merci !

    Aimé par 1 personne

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