Sophie DIVRY, Rochebrune

Éditions Acte sud, publié en mai 2026

212 pages

L’autrice nous plonge dès la première page au cœur d’une famille recomposée. Une entrée en matière d’où émergent les chemins tortueux de chacun, dévoilant le degré des défis qu’ils devront relever. Léon est un enfant de 7 ans dont son père Xavier a la garde alternée. Il ne s’entend pas vraiment avec Isabelle sa belle-mère, ni avec sa quasi-sœur Noémie, l’adolescente d’Isabelle. Partir en vacances dans un hameau de montagne en plein cœur du parc des Écrins pourrait ressouder le groupe. Les crises de Léon amplifie les tensions du quotidien, ce qu’observe Isabelle avec une ironie mordante. Xavier est fataliste et attend avec impatience le moment où il va s’échapper en montagne avec son copain Jérémie afin d’assouvir leur passion de l’escalade. Sauf que la pluie n’arrête pas d’obscurcir le paysage et qu’on peut s’interroger sur la capacité de chacun à prendre les bonnes décisions.

« Xavier Daubard parlait trop en général. Il adorait reprendre les gens pour leur dire qu’on ne met pas les couvercles des pots à confiture dans les bennes à verre, ou que, même à trente mètres du passage piétons, je suis prioritaire, monsieur, sur la voiture. Il aimait donner son avis sur tout, avec un magistère bourgeois dont il ne soupçonnait pas la profondeur. […] A combien d’heures de véritable écoute avons nous droit en rencontrant quelqu’un ? »

J’ai retrouvé avec plaisir le style Sophie Divry, que j’ai découvert en 2024 avec Fantastique histoire d’amour : une passion pour le mystère, un sens de l’humour, une capacité à observer les petits travers ou obsessions de l’époque, un appétit dévorant pour la vie et une précision dans tout ce qu’elle aborde.

On trouve ici une fable écologique, une satire sociale comme annoncé en quatrième de couverture. Oui et plus encore. J’ai envie de dire un exutoire à toute la violence qu’il nous faut combattre au quotidien, nous isolant sournoisement un peu plus dans nos peurs. La pluie, la montagne sont des ogres menaçant les enfants qui demeurent en nous. Si les situations sont réalistes (comme les inondations ayant eu lieu à la Bérarde en 2024), l’autrice introduit le suspens avec une propriétaire vue comme une sorcière par les enfants et des personnages haut en couleur au café-hôtel du village.

Le style est à la hauteur. Sophie Divry maintient le rythme du récit et une fois la situation posée, jetée au lecteur dans une première délectation, rien n’arrête l’envie de voir où vont mener les choix de Xavier et d’Isabelle. Elle nous plonge progressivement dans la tête, dans les interrogations des personnages. Sans les désigner spécifiquement, on sait selon les mots, selon l’intonation, qui parle. C’est particulièrement vrai pour les enfants du couple, Noémie et Léon.

« Écoute-moi, reprit-il comme l’adolescente levait les yeux au ciel. Pourquoi qu’elle vide son congélateur alors qu’il y a encore de la glace dedans bien glacée ? Et t’as vu le dernier bocal ? continua le petit garçon en soufflant sur sa mèche qui lui était revenue dans les yeux. T’as vu ? T’as vu le pot quand elle a dit Touche pas, c’était quoi ? »

Ce roman, bien que relativement court, se distingue par son intensité et évoque les caractéristiques des romans destinés à la jeunesse, tout en abordant avec brio nos peurs les plus profondes. Il aborde les désirs d’aventure, avec la dose d’inconscience qu’il faut pour cela, ceux aussi d’une vie familiale harmonieuse, avec les nombreux obstacles à franchir.

L’autrice instille de la psychologie, des observations médicales poussées. Je ne souhaite pas révéler des éléments clés, mais il me semble que certaines pages sont inédites. Jamais je n’ai observé une telle profondeur dans l’exploration de la précision physique et mentale associée à certaines scènes en montagne. Cela m’a évoqué un thriller qui reste gravé dans ma mémoire : Tim Willocks, La Mort selon Turner.

Ce roman est une réussite. Au-delà d’une intrigue captivante, il incite à mener notre existence avec une pleine conscience de nos actions, des expériences que nous avons à vivre. L’autrice parvient à nous maintenir sur une ligne de crête périlleuse et magnifique.

Née à Montpellier en 1979, Sophie Divry vit actuellement à Lyon. Elle est l’autrice d’essais et de sept romans parmi lesquels La condition pavillonnaire (Noir sur Blanc, 2014, mention spéciale du prix Wepler) et Fantastique histoire d’amour (Le Seuil, 2024, prix France Télévisions et prix France Bleue / Page des libraires).

Notes avis Bibliofeel, octobre 2026, Sophie Divry, Rochebrune

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